
Charlotte Morice, accompagnatrice socio-professionnelle à l’Association Laïque Le Prado assure l’animation du projet « Aller vers l’emploi », lauréat de l’AMI O2R. Le Prado est une structure bordelaise importante qui compte près de 1 500 salariés, elle déploie un ensemble d’actions sur la Gironde, notamment dans le domaine du logement.
Au sein de l’Association Laïque Prado, vous avez la charge du projet « Aller vers l’emploi », quel est votre profil ?
Je suis conseillère en économie sociale et familiale, avec un parcours qui m’a progressivement amenée vers les questions d’insertion professionnelle. J’ai notamment travaillé en chantier d’insertion en tant qu’accompagnatrice socio-professionnelle et également comme formatrice dans le réseau des MFR. Je trouve que ma formation initiale de CESF apporte une vraie plus-value par rapport au public que nous accompagnons aujourd’hui, parce que nous sommes sur des problématiques qui dépassent largement la seule question de l’emploi. Je fais beaucoup d’accès aux droits, tout en travaillant bien sûr les questions d’insertion professionnelle.
Votre projet s’inscrit-il dans la continuité du CEJR ou répond-il à d’autres enjeux ?
Il y a effectivement une continuité avec l’expérience acquise dans le cadre du CEJR, mais ce n’est pas la seule raison qui nous a amenés à porter ce projet. Il existait avant tout des besoins identifiés sur certains territoires, et nous sommes déjà présents un peu partout avec d’autres dispositifs. Nous avions aussi l’expérience de l’accompagnement individuel intensif grâce au CEJR. Cela nous a permis de répondre de manière assez naturelle à cet appel à projets.
Quels sont précisément les territoires que vous couvrez avec ce projet ?
Nous intervenons sur une zone assez large. Elle comprend le Val de l’Eyre, la COBAS, la COBAN, la Porte du Médoc ainsi que le Médoc. Aujourd’hui, nous sommes deux personnes mobilisées directement sur le projet. Pour ma part, j’assure le déploiement du dispositif ainsi que l’accompagnement des bénéficiaires, et ma cheffe de service s’occupe davantage du pilotage.
Pourquoi avoir particulièrement choisi ces endroits ?
Le choix a surtout été guidé par une logique de couverture territoriale. Certains secteurs étaient encore peu ou mal couverts par l’offre O2R existante. Sur le Médoc, par exemple, il y avait déjà d’autres opérateurs, mais pas sur l’ensemble du territoire. Il y avait donc une volonté de renforcer les zones insuffisamment couvertes. Pour nous, c’était également cohérent avec notre implantation historique via d’autres actions.
Quel public ciblez-vous exactement ?
Nous accompagnons tous les publics, avec quelques particularités territoriales. Sur les territoires de la Porte du Médoc et du Médoc, nous accompagnons aussi les jeunes de moins de 25 ans. En revanche, sur la COBAS, la COBAN et le Val de l’Eyre, nous intervenons plutôt auprès des plus de 25 ans. Au départ, lorsque nous avons répondu à l’AMI, nous n’avions pas intégré les jeunes. Mais l’État nous a interrogés sur ce choix, notamment parce qu’il existait des besoins importants sur le Médoc. C’est ce qui nous a conduits à ouvrir l’accompagnement aux jeunes sur ces territoires.
Votre manière de travailler diffère-t-elle du CEJR ?
On n’est pas exactement dans la même logique de pilotage. Nous respectons évidemment le cahier des charges du dispositif O2R, mais nous conservons une certaine marge de manœuvre dans notre manière d’agir. Peut-être que notre singularité, c’est que nous sommes complètement dans une logique d’« aller-vers », aussi bien dans le repérage que dans l’accompagnement.
Le repérage se fait de deux façons. D’abord grâce à un travail partenarial très étroit avec le tissu local, qu’il soit institutionnel ou associatif. Et du repérage direct. J’accompagne par exemple actuellement un monsieur que j’ai rencontré sur son point de manche dans une commune du bassin. Je suis allée à sa rencontre, je lui ai présenté le projet et nous avons échangé sur la possibilité d’un accompagnement. Ensuite, dans l’accompagnement lui-même, nous sommes aussi entièrement dans l’aller-vers. Cela passe par des visites à domicile, des rencontres en structure d’hébergement, ou simplement des rendez-vous dans des lieux publics, comme une bibliothèque ou un café, lorsque les personnes n’ont pas de domicile stable.
Respectez-vous strictement les différentes phases prévues dans le dispositif ?
Le projet prévoit effectivement trois grandes phases et nous respectons cette logique. Sur le repérage, nous proposons généralement un ou deux rendez-vous, notamment lorsqu’une personne hésite encore à intégrer le dispositif. Ensuite, pour la phase de remobilisation, nous adaptons beaucoup en fonction des situations. Certaines personnes vont rester peu de temps dans cette phase, d’autres beaucoup plus longtemps, selon leur niveau d’avancement ou leurs difficultés personnelles.
Pour le moment, l’ensemble des personnes que j’accompagne se trouvent encore dans cette phase de remobilisation. Nous sommes sur un rythme d’un rendez-vous par semaine. Ensuite, lorsque la situation évolue positivement, nous passons sur une phase d’accompagnement plus espacée, avec un rendez-vous toutes les deux semaines. Un accompagnement n’est jamais linéaire, pas plus qu’une évolution personnelle. Je pense qu’il faut toujours garder cette souplesse. Si nous constatons qu’une personne a besoin d’un suivi plus intensif, nous devons pouvoir revenir vers un rythme plus soutenu et rebasculer sur un accompagnement hebdomadaire.
Comment envisagez-vous la remobilisation des publics ?
Pour le moment, la remobilisation est très fortement intégrée à l’accompagnement lui-même. Je n’ai pas encore assez de recul pour distinguer très clairement les deux phases. J’ai observé que certains opérateurs travaillent beaucoup à travers des ateliers collectifs. Dans notre cas, cela paraît plus compliqué. Nous intervenons sur un territoire très vaste, avec des personnes souvent éloignées géographiquement les unes des autres et qui rencontrent souvent des difficultés importantes de mobilité. Aujourd’hui, la remobilisation passe donc essentiellement par la dynamique de l’accompagnement individuel, avec un rendez-vous par semaine. Ce n’est pas forcément le collectif qui crée la remobilisation, c’est d’abord la relation régulière et le travail individualisé.
Le démarrage du projet a-t-il nécessité beaucoup de travail partenarial ?
Oui, énormément. Depuis janvier, je fais beaucoup d’aller-vers, mais cette fois auprès des partenaires. Nous avons d’abord rencontré les communautés de communes, les CCAS, les MDS, les associations comme la Croix-Rouge ou le Secours populaire. Aujourd’hui, nous élargissons encore avec les SIAE, le SPIP, les centres sociaux. Je travaille notamment beaucoup avec le centre social du Val de l’Eyre qui nous oriente déjà plusieurs personnes. Le travail de déploiement continue encore aujourd’hui. Nous avons vraiment consacré les premiers mois à faire connaître le dispositif.
Avez-vous rencontré certaines difficultés ? Et si oui, de quelle nature ?
Pour le moment, ce n’est pas vraiment sur le public accompagné que se situent les difficultés. Elles concernent davantage les partenaires. Aujourd’hui, il existe beaucoup d’opérateurs O2R et cela peut parfois créer une forme de confusion. Les partenaires ne savent pas toujours très bien vers qui orienter les personnes. Notre enjeu consiste donc à bien délimiter nos spécificités, à clarifier qui fait quoi, et à rendre tout cela lisible pour faciliter les orientations.
Sur de nombreux territoires, le Prado est avant tout connu pour ses actions autour du logement et de l’hébergement d’urgence. Certains partenaires associent donc spontanément notre action O2R à cette image. Nous prenons le temps d’expliquer que notre mission ici porte bien sur l’insertion sociale et professionnelle. Bien sûr, nous travaillons aussi les questions de logement lorsque c’est nécessaire, mais notre accompagnement est plus global.
Quels sont aujourd’hui les principaux freins rencontrés chez les bénéficiaires ?
Actuellement, deux problématiques ressortent très fortement. D’abord, tout ce qui touche à la confiance en soi. C’est un enjeu majeur chez pratiquement toutes les personnes que j’accompagne. Ensuite, il y a la question des addictions. Tous les publics que je suis actuellement présentent une ou plusieurs formes d’addiction, qu’elles soient légales ou illégales. Ce sont vraiment deux axes de travail importants, et pour ça, le partenariat est absolument indispensable. Sur les addictions, nous sommes en lien notamment avec le CEID Addictions, qui intervient déjà sur le bassin d’Arcachon et avec qui nous avons de très bonnes relations. Sur les questions de santé mentale, nous travaillons avec deux infirmières de l’équipe mobile psychiatrie précarité du Centre Hospitalier Charles Perrens, qui interviennent elles aussi en aller-vers sur le bassin et le Médoc. Concernant la confiance en soi, l’idée est de développer progressivement des ateliers que j’animerai moi-même, en lien avec les centres sociaux du territoire.
Quel regard portez-vous sur ces premiers mois de déploiement ?
Le démarrage a été très rapide. J’ai rencontré mon premier bénéficiaire début février. Aujourd’hui, nous accompagnons une dizaine de personnes et plusieurs autres doivent prochainement intégrer le dispositif. Sur trois ans, nos objectifs sont de 120 repérages et 90 parcours de remobilisation. Mais au-delà des chiffres, ce que je retiens surtout, c’est la nécessité d’adapter en permanence notre accompagnement aux réalités du terrain.Les territoires sur lesquels nous intervenons présentent des spécificités fortes, comme la faible mobilité, l’importance de l’emploi saisonnier, les difficultés d’accès au logement, la précarité importante. Cela nous oblige à construire des réponses extrêmement individualisées. Nous avons la conviction que l’accompagnement vers l’emploi ne peut fonctionner qu’à condition d’aller réellement vers les personnes, là où elles se trouvent, et de partir de leur réalité avant toute autre chose.
Cet article est publié pour le compte de « La Place », la plateforme collaborative créée par la DGEFP, dédiée aux acteurs de l’AMI O2R et du PACTE de la Région Nouvelle-Aquitaine :
