Les Compagnons Bâtisseurs sont un mouvement d’éducation populaire organisé en associations régionales indépendantes. En Gironde, il déploie un éventail d’actions dans une dizaine de communes et une douzaine de QPV sur les territoires de Bordeaux métropole et du Médoc. Parmi elles, le projet « Mise en mouvement », lauréat de l’AMI O2R, animé par Maya Lecourt, accompagnatrice socioprofessionnelle, et Elodie Biscarrat, responsable du pôle habitat Gironde.

Quelle est l’origine de votre projet ?

Il y a quelques années nous avons porté un dispositif baptisé Horizon qui nous a permis de lancer une dynamique en interne, et une certaine démarche auprès de nos publics, que l’on retrouve aujourd’hui dans notre action O2R. Cette première expérimentation nous a donné l’occasion de tester des outils, des méthodes, et de tirer des enseignements utiles. Il nous a paru naturel de répondre à l’AMI O2R dans la même logique, dans le but d’avoir un dispositif plus opérationnel.

Comment l’animez-vous ?

Notre structure compte deux pôles d’activités principaux, le pôle habitat et pôle insertion, qui sont des ressources pour « Mise en mouvement ». D’une part nous avons un atelier chantier d’insertion qui peut accueillir des bénéficiaires O2R si cela participe à leur projet et leur parcours professionnel. D’autre part, notre pôle habitat dispose de plusieurs actions et dispositifs, qui peuvent être mobilisés pour la remobilisation des publics et pour nous aider dans notre repérage.

De quelles actions et dispositifs s’agit-il ?

On peut citer les chantiers d’auto-réhabilitation (ARA), un dispositif historique chez les Compagnons Bâtisseurs consistant à se rendre au domicile de personnes modestes qui rencontrent des difficultés dans leur logement. Cette intervention est prétexte à travailler plusieurs sujets comme l’accès aux droits, la remobilisation, les freins périphériques, les liens avec les acteurs sociaux et de l’emploi, etc. Le fait d’être lauréat O2R nous permet de renforcer cet accompagnement, pour les publics les plus en rupture. Par ailleurs, nous avons des actions d’animation collective, comme des chantiers participatifs ouverts à tous publics, mais aussi des chantiers à destination de certains publics, aux jeunes issus des quartiers, à des personnes orientées par le Conseil local de sécurité et de prévention de la délinquance (CLSPD) dans le cadre de travaux d’intérêt général, aux seniors, ou encore aux familles monoparentales ou femmes victimes de violences.

Qu’apporte votre projet aux pratiques que vous aviez déjà ?  

« Mise en mouvement » vient renforcer notre éventail d’actions, le professionnaliser et le structurer. On peut s’en servir à la fois pour le repérage, pour la remobilisation et l’accompagnement. Tout cela répond aux besoins exprimés par les personnes que l’on rencontre. Le public O2R est plus ciblé que celui que nous avons en général. Sur les chantiers ARA, par exemple, on peut avoir des retraités, des personnes avec des problèmes de santé trop lourds pour envisager un retour à l’emploi.

Avec ce nouveau public, avez-vous dû adapter vos pratiques de repérage ?

Depuis longtemps, nous organisons des animations régulières en pied d’immeuble, au sein des QPV ou sur certaines communes du Médoc. Les habitants viennent nous rencontrer, on crée de l’échange, on leur propose un café. Nous leur tenons le discours le moins institutionnalisé possible, en privilégiant la proximité, la relation humaine et l’établissement d’un lien de confiance. Avec ceux qui en ont besoin, on fait du bricolage, on leur prête des outils, on répond à des questions techniques liées à leur logement. Parfois, ils viennent sur nos ateliers simplement pour sortir de chez eux, voir du monde. Mais toucher ceux qu’on ne connaît pas nécessite de mener des démarches supplémentaires. Ainsi, toutes nos équipes sont mobilisées pour le repérage, nous avons d’ailleurs commencé par les sensibiliser, avant de solliciter davantage notre réseau de partenaires. Cette année, nous souhaitons déployer un format mobile, un petit triporteur médiation-infomédiation qui nous permettrait d’avoir une entrée différente dans les quartiers.

Avant de débuter une remobilisation, est-ce que vous vérifiez l’éligibilité de la personne ?

On est un peu en questionnement sur ces sujets. Pour l’instant on ne se pose pas de limite, nous préférons accompagner trop de gens, quitte à faire du tri ultérieurement. On ne veut pas sélectionner trop vite, parce qu’on ne veut pas exclure des gens qui peuvent bénéficier de nos actions de façon globale. Il nous faudra sûrement faire des arbitrages au moment de lancer un accompagnement individualisé, on le fera un peu au fil de l’eau, au fur et à mesure que l’on creuse la situation de chacun.

Pour la remobilisation vous vous appuyez sur des intervenants extérieurs ou en interne ?

En fait les deux cas de figure sont possibles. Si pour les bénéficiaires, notre offre est pertinente et qu’elle correspond à leurs souhaits, autant nous occuper nous-mêmes de la phase de remobilisation, parce que ça nous permet de garder le lien de proximité, d’avoir des interlocuteurs privilégiés. Sinon, nous connaissons l’offre du territoire et ça nous permet d’identifier quelle structure peut être en appui. Notre objectif final, c’est quand même de passer le relais aux acteurs du service public de l’emploi. Mais même après l’avoir fait, pour certains bénéficiaires, on peut garder une partie de la remobilisation.

Dans le cadre de votre ACI, faisiez-vous déjà de l’accompagnement renforcé ?  

Une partie des publics n’ont pas forcément besoin d’accompagnement renforcé. Les salariés dans notre ACI bénéficient déjà de l’accompagnement socio-professionnel qui est inclus dans le dispositif. Au sein des CBNA nous adoptons une double approche socio-technique avec comme porte d’entrée le bâtiment, le travail du bois, les travaux d’embellissement, etc. Jusque-là, la dimension accompagnement était plutôt dédiée à la remobilisation. Nous n’avions ni le temps ni les moyens de se poser avec les gens, de faire un point sur leur parcours, évaluer leurs besoins, et de les orienter de façon vraiment efficace. On était vraiment sur du survol, parce que on était dans la relation avec les gens à un instant donné, au moment du faire technique. Avec « Mise en mouvement », une personne peut trouver sa solution dans notre chantier d’insertion, notamment par des journées d’immersion, mais ce n’est pas une passerelle obligatoire. On a aussi la possibilité de la recruter, faire un stage, un volontariat, si son intégration est compatible avec son projet.

Quels sont vos objectifs ?

Nous visons une vingtained’accompagnements par an. Pour y arriver, nous devons repérer et remobiliser plus de personnes, puisqu’elles ne vont pas toutes jusqu’à la phase d’accompagnement. Nous adaptons les différentes phases à chaque personne, à son propre rythme, qu’il soit progressif ou plus intensif. Nous ne fonctionnons pas avec des programmes très précis qui imposent des horaires, une présence, etc. D’autant plus que nous n’avons aucune obligation de constituer des groupes. Cela dit, si on identifie le même besoin chez plusieurs personnes, nous pourrons proposer un atelier commun aux salariés des chantiers et au public O2R. On peut vraiment faire du sur-mesure en fonction de la personne et ce qui nous apparaît le plus pertinent en fonction d’elle, son parcours, de l’objectif qu’on se fixe ensemble.

Quelle place accordez-vous à la thématique bâtiment ?

Le bâtiment reste notre objet technique, notre mode d’intervention. Nous préférons parler de « construction manuelle », c’est plus diversifié que le bâtiment pur et dur, ça inclut aussi le travail du bois. En fait l’habitat, ça n’est pas seulement de la construction, c’est le lieu où on vit. Dans les pratiques des Compagnons Bâtisseurs, il y a beaucoup de lien social. C’est vrai que l’on incite les gens à s’intéresser au bâtiment, parce qu’on sait que chacun peut trouver sa place dans le cadre d’un chantier, mais on fait aussi découvrir d’autres métiers, par exemple dans l’administratif, l’animation, etc. Et puis notre réseau de partenaires offre un grand éventail de métiers potentiels en dehors de notre thématique.

Votre projet a débuté il y a quelques mois, mais avez-vous déjà fait quelques constats ?

La question de l’éligibilité des publics est un sujet de fond, et assez contraignant. Parfois avec certains publics qui rencontrent des problématiques cognitives il faut prendre le temps d’aller à la pêche aux informations.  Nous sommes souvent tentés de raccrocher des gens que nous avons rencontrés les mois ou les années précédentes, et à qui on aimerait proposer « Mise en mouvement » parce que le dispositif est tout à fait adapté à leur histoire et à leur situation. Mais ils ne sont pas forcément tous éligibles. C’est une petite frustration de ne pas pouvoir les accompagner. Du coup ça nous oblige à être créatifs, pour repérer et se concentrer sur le public cible. Toucher les personnes que nous ne connaissons pas et ne nous connaissent pas, nécessite de déployer des stratégies et outils supplémentaires.

Cet article est publié pour le compte de « La Place », la plateforme collaborative créée par la DGEFP, dédiée aux acteurs de l’AMI O2R et du PACTE de la Région Nouvelle-Aquitaine :