Les compétences de base, enjeu des entreprises industrielles

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Ce dernier article clôture une série qui aura permis de mettre en lumière la diversité des initiatives menées en Nouvelle-Aquitaine pour lutter contre l’illettrisme.

Aujourd’hui, dans un contexte de transformations de l’industrie, sous l’influence de la transition numérique, de l’évolution des procédés de production, ainsi que des exigences croissantes en matière de qualité ou de sécurité, la maîtrise des compétences de base constitue plus que jamais un enjeu essentiel. Derrière l’innovation se cachent aussi des impératifs de compréhension des consignes, d’utilisation des outils numériques, de communication ou d’adaptation aux évolutions des métiers.

Cette réalité a conduit OPCO 2I, opérateur de compétences interindustriel, à engager en novembre 2024, un partenariat national avec l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme (ANLCI). Prévu pour trois ans, cet accord vise à articuler les actions des deux structures afin de renforcer la dimension inclusion dans les entreprises industrielles, développer la sensibilisation autour des compétences de base et mettre à disposition des employeurs comme des conseillers de nouveaux outils d’accompagnement.

Pour Hélène Chesneau, cheffe de projet chez OPCO 2I, cette démarche ne constitue pas une nouvelle mission venue s’ajouter aux autres. Elle s’inscrit dans une évolution beaucoup plus profonde du métier d’opérateur de compétences. « Ce n’est pas un sujet en plus. C’est un sujet qui complète notre offre de services et qui s’inscrit pleinement dans nos missions. On ne peut pas accompagner les entreprises sur les transitions numériques ou écologiques si l’on occulte les difficultés que peuvent rencontrer certains salariés avec les compétences de base. »

Avant d’imaginer de nouveaux outils, OPCO 2I a souhaité mieux comprendre la manière dont les entreprises industrielles appréhendent ces questions. L’Observatoire Compétences Industries a ainsi conduit, avec l’ANLCI, une étude qualitative reposant sur près de 200 questionnaires, seize entretiens et cinq visites d’entreprises. L’objectif n’était pas de mesurer précisément l’ampleur de l’illettrisme dans l’industrie, mais d’identifier les difficultés rencontrées, les pratiques déjà existantes et les besoins d’accompagnement exprimés par les entreprises.

Les enseignements confirment plusieurs constats. Le premier est que le sujet demeure largement tabou. Beaucoup d’entreprises peinent encore à définir précisément ce que recouvrent l’illettrisme ou l’illectronisme, tandis que les salariés concernés mettent souvent en œuvre des stratégies de contournement qui rendent les difficultés peu visibles. L’étude montre également que l’idée selon laquelle les métiers industriels seraient relativement épargnés est largement infondée. Les évolutions technologiques, la numérisation des processus, la multiplication des procédures qualité ou les exigences de traçabilité renforcent au contraire la nécessité de maîtriser les compétences de base.

Dans l’industrie, ces difficultés ne relèvent pas uniquement de l’accès à la formation. Elles peuvent avoir des conséquences directes sur l’organisation du travail. « Il y a vraiment des enjeux forts de sécurité et de compétitivité. Une personne qui comprend mal une consigne de sécurité peut être exposée à des risques importants. Les conséquences peuvent être très graves. On ne découvre pas un nouveau sujet. Cette étude vient surtout formaliser quelque chose que nous imaginions déjà, que les entreprises ont besoin d’être accompagnées pour pouvoir elles-mêmes accompagner leurs salariés. »

Avant d’engager le dialogue avec les employeurs, OPCO 2I a choisi de sensibiliser ses propres conseillers, qui sont les interlocuteurs privilégiés des entreprises. D’où la nécessité qu’ils disposent eux-mêmes des repères nécessaires pour aborder un sujet qui demeure sensible.

Tout au long de l’année 2025, plusieurs webinaires, ateliers et temps d’échanges ont ainsi été organisés avec l’ANLCI. Il s’agissait d’abord de clarifier les définitions, de distinguer l’illettrisme de l’analphabétisme ou de l’illectronisme, de déconstruire certaines idées reçues et de mieux mesurer l’impact des compétences de base dans les entreprises industrielles. Progressivement, les conseillers se sont également approprié les outils développés par OPCO 2i et l’offre « illettrisme, illectronisme, agir en entreprise. » « Il fallait déjà parler du sujet, expliquer les définitions, casser les idées reçues et montrer que cette problématique concerne aussi les entreprises industrielles. »

Cette montée en compétences accompagne une évolution plus large du métier de conseiller. Là où l’accompagnement consistait autrefois principalement à mobiliser des dispositifs de financement, il s’agit désormais d’adopter une approche beaucoup plus globale des besoins de l’entreprise en matière d’emploi et de formation.

Cette évolution se retrouve dans la manière même dont OPCO 2I aborde ses adhérents. L’objectif n’est pas d’arriver avec une solution toute faite, ni de rechercher systématiquement des situations d’illettrisme. Les conseillers privilégient au contraire une approche progressive, fondée sur l’écoute, le prédiagnostic et l’autodiagnostic. Les échanges ont pour but d’identifier les préoccupations de l’entreprise, d’évaluer son degré de maturité sur les sujets de compétences, de maîtrise du numérique, des transitions, etc. Puis, lorsque cela paraît pertinent, d’aborder progressivement la question des compétences de base. « On cherche davantage à faire du sur-mesure. L’entreprise évalue son degré de maturité sur différents sujets et prend conscience elle-même de ses besoins. Cela évite d’arriver en déballant toute sa mallette. »

Cette philosophie irrigue également les outils développés dans le cadre du partenariat. À partir de l’étude de son observatoire, OPCO 2I a élaboré un guide pratique destiné aux entreprises, accompagné de cinq fiches thématiques consacrées à la mobilisation des équipes, au rôle des managers, au repérage des signaux faibles ou encore à l’accompagnement des salariés. Une boîte à outils rassemble également les principales ressources disponibles afin d’aider les conseillers à orienter les entreprises vers les dispositifs les plus adaptés.

Pour autant, le rôle de l‘opérateur s’arrête là où commence celui des spécialistes. Lorsqu’une situation est identifiée, les conseillers privilégient la mise en relation avec l’ANLCI, les centres de ressources régionaux ou les autres partenaires du territoire, capables d’accompagner plus directement les entreprises. « Nous ne sommes pas les professionnels de cette thématique. À un moment donné, il nous faut passer le relais aux bons acteurs. »

L’étude réalisée par OPCO 2I propose une représentation illustrée de cette démarche, une sorte d’escalier qui décrit les différentes étapes parcourues par une entreprise, depuis la découverte du sujet jusqu’à la mise en place d’actions concrètes d’accompagnement et de valorisation des salariés. Entre les deux, l’entreprise passe par plusieurs phases, elle s’intéresse au sujet, s’interroge, s’investit, crée un climat de confiance, pose un diagnostic puis construit un projet de formation adapté.

L’ambition n’est pas que toutes les entreprises deviennent immédiatement expertes de la question, mais de les accompagner dans une progression adaptée à leur situation. Chaque étape franchie constitue déjà un progrès.
« Nous avons l’ambition d’accompagner et valoriser des démarches d’entreprises. Si, demain, nous pouvons valoriser des entreprises qui ont engagé des démarches de sensibilisation, de repérage ou d’accompagnement, ce sera déjà une réussite. »

Pour OPCO 2I, le partenariat avec l’ANLCI n’a donc pas seulement permis de produire une étude ou de nouveaux outils. Il s’inscrit en droit ligne de la logique à l’œuvre depuis plusieurs années, celle qui a commencé par la transition entre OPCA et OPCO, et qui aboutit à intégrer pleinement les questions de compétences de base et de lutte contre l’illettrisme dans sa mission d’accompagnement des entreprises. Par ailleurs, traiter le sujet de l’illettrisme permet de limiter les échecs des alternants dans leurs parcours de formation, un véritable enjeu pour OPCO 2I.