Troisième article de la série consacrée à l’illettrisme en Nouvelle-Aquitaine. Cette semaine, présentation d’une plateforme illettrisme.

En Gironde, elles sont trois. Trois plateformes illettrisme qui couvrent le territoire départemental. L’une d’elles est portée, depuis 2015, par l’association L’Oiseau Lire, à Pauillac, avec pour périmètre d’intervention l’ensemble du Médoc. Si sa mission première est d’accueillir, d’évaluer et d’orienter les personnes en situation d’illettrisme, son activité repose tout autant sur un travail de sensibilisation des professionnels, de coordination des partenaires et d’observation des besoins du territoire.
Cette mission prend un relief particulier dans un territoire identifié comme l’un des plus exposés aux facteurs de risque d’illettrisme en Gironde. Les données publiées par l’ANLCI montrent notamment que la communauté de communes Médoc Cœur de Presqu’île figure parmi les six intercommunalités girondines cumulant le plus de facteurs de risque, à savoir faible niveau de qualification, difficultés avec les compétences de base, taux de chômage et de pauvreté, vieillissement de la population. « En fait, nous avions déjà posé ce constat avant que ces données soient disponibles », explique Marion Jouanin, responsable de la plateforme illettrisme de L’Oiseau Lire.
Avant que la plateforme puisse accueillir des personnes en situation d’illettrisme, il faut les repérer. C’est pourquoi une part importante du travail mené par l’association consiste à sensibiliser les professionnels susceptibles de rencontrer des publics en difficulté avec les savoirs de base, comme les conseillers France Travail, de la mission locale, les travailleurs sociaux, les centres sociaux, les CCAS, les maisons des solidarités ou encore les associations. « Nous sommes plutôt bien accueillis partout. Les partenaires connaissent la plateforme, ils valident notre action. »
« La sensibilisation que nous effectuons auprès des professionnels a pour vocation de faciliter le repérage et donc de faciliter l’orientation ». Ces interventions consistent à présenter les différentes définitions de l’illettrisme, de l’analphabétisme ou encore du français langue étrangère, à aborder les principales causes et conséquences de l’illettrisme dans la vie quotidienne, et proposer des repères permettant d’identifier des situations parfois peu visibles. On y parle également de la manière d’engager le dialogue avec les personnes concernées, sans les mettre en difficulté, avant de présenter les solutions pouvant leur être proposées.
Un frein comme un autre
Si les partenaires connaissent aujourd’hui mieux la plateforme, cela ne se traduit pas toujours par une augmentation des orientations. « À chaque fois que nous présentons la plateforme, les professionnels nous disent qu’ils nous connaissent et qu’ils trouvent la démarche intéressante. En revanche, derrière, il y a peu d’orientations. » À cela, plusieurs explications. Les professionnels sont confrontés à une multiplication des dispositifs et à des situations sociales marquées par des freins à l’emploi, au logement, à la mobilité, à la santé, ou à la précarité. Dès lors, l’illettrisme n’est pas toujours considéré comme la priorité immédiate. Le renouvellement fréquent des équipes des structures oblige également à reprendre régulièrement le travail de sensibilisation.
Cela dit, cette démarche produit sans conteste des effets. Les erreurs d’orientation sont aujourd’hui beaucoup moins fréquentes qu’il y a quelques années, même si le volume des publics redirigés n’augmente pas. « Autrefois, on nous orientait des personnes en situation d’analphabétisme ou des allophones qui avaient besoin d’apprendre le français. Aujourd’hui, les partenaires distinguent beaucoup mieux les différents profils. » précise Rémi Larue, directeur.
Lorsqu’une personne est orientée vers la plateforme, un premier entretien permet d’identifier ses besoins. « Nous sommes une plateforme d’accueil, d’évaluation et d’orientation. Nous accueillons les personnes, nous repérons leurs besoins et nous leur proposons ensuite l’orientation la plus adaptée. » Selon les situations, cette orientation peut conduire vers une formation HSP Socle, portée sur le territoire par différents organismes de formation, ou un atelier « Première marche ». Lorsque la personne est encore trop éloignée de la formation ou manque d’autonomie dans les apprentissages, elle peut bénéficier d’un accompagnement plus progressif à travers ses ateliers de remise à niveau.
L’association observe aussi des ruptures dans les parcours. Des personnes identifiées comme étant en difficulté avec les savoirs de base lors de leur entrée dans une formation professionnelle ne parviennent jamais jusqu’à la plateforme, alors qu’elles devraient l’être en théorie. « Pour nous, c’est aujourd’hui un enjeu important. Ce qui nous interroge, c’est l’existence de ce « trou dans la raquette » de la réorientation. »
Pour l’Oiseau Lire, l’enjeu ne consiste pas seulement à repérer les personnes, mais aussi à créer les conditions de leur engagement dans un parcours. L’expérience montre que les démarches aboutissent plus facilement lorsque qu’elles identifient elles-mêmes les difficultés que l’illettrisme provoque dans leur vie quotidienne, comme gérer leur budget, suivre la scolarité de leurs enfants, accéder à une formation ou gagner en autonomie.
Convaincre pour mieux accompagner
« Lorsqu’il y a un réel besoin et que la personne comprend que l’accompagnement va lui apporter davantage d’autonomie, alors elle finit par pousser la porte. » À l’inverse, de nombreuses autres ont développé pendant des années des stratégies qui leur permettent de cacher et contourner leurs difficultés. Et si elles arrivent à se débrouiller dans leur quotidien, elles ne ressentent pas forcément la nécessité d’être accompagnées. S’y ajoutent souvent le souvenir d’un parcours scolaire marqué par l’échec, la peur de se retrouver à nouveau en difficulté et le regard porté par la société.
Pour limiter les abandons, la plateforme encourage les partenaires à transmettre directement les coordonnées des personnes, avec leur accord, plutôt que de leur remettre uniquement les coordonnées de L’Oiseau Lire. « Si c’est nous qui faisons la démarche d’appeler, nous la contactons dans 100 % des cas. Si nous attendons qu’elle nous joigne, c’est plus risqué, beaucoup ne le font jamais. » Il arrive également que le premier échange prenne la forme d’un entretien téléphonique tripartite réunissant le professionnel, la personne concernée et la plateforme. Une manière de créer un premier lien avant même le rendez-vous.
L’Oiseau Lire mène également des actions à destination du grand public, principalement dans le cadre des Journées nationales d’action contre l’illettrisme. Ciné-débats, expositions dans les médiathèques ou animations locales, permettent d’ouvrir le débat sur une réalité encore largement méconnue. Pour Marion Jouanin, ces rendez-vous nationaux sont utiles mais ne suffisent pas. « L’important, c’est de porter cette question tout au long de l’année. » Les représentations restent en effet très présentes. Lors d’un micro-trottoir réalisé avec la mission locale, plusieurs interrogés associaient encore l’illettrisme à un manque de travail ou de volonté individuelle, ou pensent qu’il suffit « d’acheter un Bled ou un Bescherelle » pour régler le problème.
La plateforme remplit également une fonction d’observatoire. Les données recueillies par le biais des actions menées avec les partenaires ainsi que lors de l’accueil des personnes orientées, alimentent les bilans réalisés avec les principaux financeurs, le conseil régional et le conseil départemental. Elles permettent de suivre les orientations et les parcours. Cette mission se heurte à une limite dans le sens où les personnes en situation d’illettrisme restent largement invisibles. « Nous savons qu’elles existent et nous en rencontrons, mais elles ne sont pas toutes orientées vers nous. Il est donc difficile de mesurer réellement l’ampleur du phénomène. »
L’association souhaite désormais compléter cette connaissance par des approches plus qualitatives, à travers des récits de parcours permettant de mieux comprendre les obstacles rencontrés par les personnes accompagnées. « Quand on est lettré, on ne mesure pas tous les obstacles du quotidien que rencontrent les personnes en situation d’illettrisme. »
En résumé, « la lutte contre l’illettrismes’inscrit dans un temps long. Il faut beaucoup de temps pour repérer les situations, instaurer une relation de confiance, faire émerger une demande d’accompagnement puis construire un parcours. » Cette temporalité contraste parfois avec celle de certains dispositifs d’insertion ou d’accès à l’emploi. Pour L’Oiseau Lire, elle constitue pourtant une condition indispensable afin d’accompagner durablement les personnes vers une meilleure maîtrise des savoirs de base.
