
Depuis onze ans, l’École de la Deuxième Chance (E2C) de Dordogne accompagne les jeunes de 16 à 25 ans sortis du système scolaire sans qualification ou rencontrant des difficultés d’insertion. Créée à Bergerac, puis renforcée en 2024 par l’ouverture d’une antenne à Périgueux, la structure poursuit aujourd’hui sa progression avec 138 jeunes suivis en 2025.
Pour Jean-Philippe Bartal, nommé directeur de l’E2C Dordogne l’année dernière, un constat s’est rapidement imposé. De nombreux jeunes restent encore éloignés de l’offre d’accompagnement, notamment dans les zones rurales du département. « Lorsque je suis arrivé à la direction de l’E2C, la question était de savoir si nous pouvions nous implanter en milieu rural. Il fallait d’abord vérifier si les besoins existaient réellement et où ils se situaient », explique-t-il.
Pour répondre à cette interrogation, l’E2C a mené une étude approfondie du territoire, une phase de diagnostic jugée indispensable à toute démarche d’implantation. En croisant les lieux de résidence des jeunes déjà accompagnés avec des données socio-économiques, l’équipe a identifié plusieurs secteurs où les besoins apparaissent particulièrement importants. « Nous avons cartographié nos publics et constaté qu’il existait des zones où nous étions peu présents alors même que les taux de pauvreté étaient élevés. Nous avons aussi constaté que notre zone d’influence suivait essentiellement les grands axes de déplacement, notamment les vallées desservies par le train. En revanche, certaines parties du département restaient quasiment absentes de nos effectifs, alors même qu’elles présentaient des indicateurs sociaux préoccupants. »
L’analyse a notamment permis d’estimer à environ 1 200 le nombre de jeunes NEET (ni en emploi, ni en études, ni en formation) sur le territoire départemental. Un chiffre qui rejoint les observations effectuées par les missions locales du territoire. « Nous avons systématiquement confronté nos analyses aux données détenues par les missions locales. À chaque fois, nous retrouvions les mêmes réalités territoriales. »
Aller vers les jeunes
Face à ce constat, l’E2C a choisi d’inverser la logique traditionnelle de l’accompagnement. « Nous n’arrivons pas toujours à faire venir ces jeunes jusqu’à nous. Nous avons donc décidé d’aller vers eux. » Plutôt que d’ouvrir immédiatement de nouvelles antennes permanentes, la structure a imaginé un dispositif souple, baptisé « classe mobile », dont le principe est de disposer d’un point d’ancrage local tout en développant une forte dimension itinérante.
Le premier projet se concrétise actuellement au Buisson-de-Cadouin, où la municipalité met à disposition une ancienne bibliothèque transformée en tiers-lieu. « La mairie nous a permis de disposer d’un local qui sera notre point de chute. Nous disposerons d’espaces de travail, de matériel informatique et un lieu d’accueil identifié pour les jeunes. » L’objectif n’est toutefois pas de reproduire à l’identique une antenne classique. Il s’agit plutôt de permettre aux jeunes de se « poser » localement deux jours par semaine puis de les accompagner vers Bergerac, Périgueux ou d’autres lieux d’activité. Une façon de travailler progressivement à leur mobilité. « Certains jeunes ont besoin qu’on les accompagne au départ, de les convaincre que faire vingt ou trente minutes de trajet pour aller travailler ou se former est tout à fait possible. »
L’analyse territoriale ne s’est pas limitée aux caractéristiques sociales des publics. L’E2C a également étudié les spécificités économiques de chaque bassin de vie, ce qui lui a permis d’identifier plusieurs secteurs prioritaires pour un futur développement, et de repérer les endroits où son action aurait le plus d’impact. C’est le cas notamment des communes de Nontron, Ribérac et de Lanouaille, le Sarladais, ou encore le sud du département autour d’Eymet. Tous présentent des caractéristiques particulières. À Nontron, par exemple, l’absence de transports collectifs constitue un obstacle majeur. Mais le territoire dispose également d’un potentiel économique important. « Nous avons identifié près de 2 500 emplois potentiels sur le secteur. La présence d’entreprises comme Hermès ou de nombreux acteurs de la manufacture et du bâtiment constitue une véritable chance pour nos jeunes. »
À l’inverse, des territoires apparaissent moins prioritaires. Ainsi, certaines communautés de communes bénéficient déjà d’une bonne connexion aux bassins d’emploi voisins, y compris au-delà des frontières départementales. Il n’est pas forcément pertinent de s’y implanter. Si les problématiques de mobilité sont centrales, le milieu rural présente également différents atouts. Au Buisson-de-Cadouin, l’E2C a déjà identifié près de 150 entreprises susceptibles d’accueillir des jeunes en stage. « Dans certains territoires ruraux, il n’y a pas de lycée professionnel à proximité. Cela peut paradoxalement faciliter l’accès aux stages, car les entreprises sont moins sollicitées. Ce que recherchent les entreprises, ce sont souvent des savoir-être, une posture professionnelle et une capacité d’apprentissage. C’est précisément notre cœur de métier. »
Par ailleurs, les comportements des publics varient selon les bassins d’emploi. Les équipes doivent tenir compte de ces réalités lorsqu’elles construisent leurs actions. Par exemple, dans le Périgord Noir, elles doivent intégrer l’importance de l’emploi saisonnier, qui modifie fortement les disponibilités des jeunes au cours de l’année. L’éloignement géographique s’ajoute souvent à un manque d’information puisque beaucoup de jeunes ne fréquentent pas les structures d’accompagnement. En ville, les jeunes sont confrontés à une multitude d’acteurs. En milieu rural, certains restent chez eux sans jamais entrer en contact avec une structure d’accompagnement, ce qui nécessite plus qu’ailleurs d’aller à leur rencontre. »
Pour cela, l’E2C s’appuie sur un large réseau de partenaires missions locales, élus, acteurs associatifs, entreprises mais aussi secrétaires de mairie ou agents territoriaux. « Quand un maire ouvre les portes de sa commune, cela facilite énormément les choses. Les élus sont souvent les meilleurs relais pour nous faire connaître. »
Une variété d’activités possibles
Dans un autre domaine, la rencontre avec Didier Honno, ancien directeur adjoint de l’Opéra de Bordeaux, aujourd’hui impliqué dans le développement culturel local, ouvre également de nouvelles perspectives d’activités pour associer les jeunes de l’école. Les deux cinémas d’art et d’essai du territoire pourraient devenir de véritables supports pédagogiques. De plus l’E2C bénéficie d’une visibilité régulière sur leurs écrans et dans leurs supports de communication.
« Nous travaillons sur un parcours spécialisé autour des métiers de l’exploitation cinématographique. Il existe aujourd’hui un vide dans la formation, alors que ces métiers évoluent énormément avec le numérique. » Le potentiel sur le métier d’exploitant de salle est très important, susceptible d’attirer les jeunes. C’est une activité polyvalente qui nécessite de savoir gérer une billetterie, fabriquer des pop-corn, vendre les glaces, faire de la programmation, télécharger des films puisque tout est en numérique, lancer la séance, etc. Dans le même esprit, l’E2C développe également un second parcours spécialisé avec Decathlon autour de la réparation des équipements de mobilité douce électrique.
Cette présence renforcée dans les territoires ruraux s’inscrit également dans le prolongement du dispositif O2R (Objectif Repérage et Remobilisation), en consortium avec la Maison de l’Emploi de Périgueux et dont l’objectif principal consiste à identifier et remobiliser les jeunes qui ont disparu des radars des institutions. Une mission particulièrement complexe en milieu rural. En ce sens, les dispositifs O2R et E2C ne sont pas concurrents mais complémentaires. « Le repérage est beaucoup plus difficile en ruralité. D’une manière générale, c’est un peu comme chercher une aiguille dans une botte de foin. En milieu rural, la botte est simplement beaucoup plus grande. »
O2R permet justement de travailler sur les freins les plus importants, comme le logement, la santé, les difficultés administratives ou l’isolement social. « Pour intégrer l’E2C, il faut être prêt. Certains jeunes ont besoin d’un temps de remobilisation avant d’entrer dans un parcours collectif. Nous devons parfois reconstruire les bases avant de pouvoir travailler le projet professionnel. Tant que certains besoins fondamentaux ne sont pas stabilisés, nous savons que nous allons vers l’échec. » L’approche individualisée du dispositif offre alors le temps nécessaire pour restaurer la confiance et préparer une éventuelle entrée en E2C.
Le développement rural de l’E2C Dordogne en est encore au stade d’expérimentation. Chaque implantation représente un coût non négligeable pour la structure, et les financements publics ne permettent pas toujours de suivre le rythme souhaité. Le FSE+, L’État et la Région, notamment pour ce qui relève de la rémunération des jeunes, sont des partenaires structurels et financiers indispensables. Mais pour sécuriser son développement, la structure explore de nouvelles sources de financement à travers la taxe d’apprentissage, le mécénat d’entreprise ou encore des campagnes nationales de collecte de dons.
Malgré ces contraintes, la dynamique est lancée. « Nous sommes en train d’inventer de nouvelles façons de faire. Les E2C ont cette souplesse qui permet d’expérimenter et d’adapter nos réponses aux réalités du terrain. Notre ambition, en sortant des limites de Bergerac et de Périgueux, de démontrer qu’un accompagnement de proximité peut également trouver sa place dans les campagnes et permettre à des jeunes parfois invisibles de retrouver un chemin vers l’emploi, la formation et l’autonomie.
