Christelle Biet est directrice adjointe du Centre d’Information et de Formation des Services à la Personne (CIF-SP), chargée de développement et référente parcours. Le projet déposé par l’association CIF-SP à l’AMI O2R a été retenu fin 2025. Il a été élaboré, et il est mené en consortium avec le Comité de Bassin d’Emploi du Mellois dont Sandrine Mihala est la directrice, ainsi que l’Association d’Insertion du Pays Mellois (AIPM), une SIAE implantée sur ce territoire de 50 000 habitants.

Pourquoi avez-vous décidé de déposer un projet O2R ?

Il y a trois ans, nous avons travaillé avec la mission locale sud Deux-Sèvres sur le CEJ Rupture. Cette expérience d’accompagnement des publics en rupture nous a encouragé à répondre à l’AMI O2R, par ce que même si les dispositifs s’arrêtent, les personnes en besoin ne disparaissent pas. Nous voulions identifier les acteurs avec lesquels nous travaillons déjà au quotidien, dans nos réseaux, dans le but de monter un accompagnement plus ciblé. Naturellement on s’est orienté vers le Comité de Bassin d’Emploi (CBE) et l’Association d’Insertion du Pays Mellois (AIPM). Il n’a pas suffi de transposer le CEJR à O2R, nous avons travaillé notre copie longtemps, et nous avons finalement pu déposer notre dossier à l’été 2025.

Qu’est-ce qui vous a convaincu de répondre ?

Ce qui nous a séduit dans le cahier des charges O2R c’est tout le volet accompagnement plus poussé, avec un volet collectif et individuel, ainsi que la phase de remobilisation, de reprise de la confiance en soi. Nous avons associé France travail et la mission locale à la réflexion. Ils ne font pas partie du consortium, mais ils sont partenaires à un moment donné du parcours proposé aux bénéficiaires. Avec le CBE, nous avons aussi beaucoup travaillé sur la place de l’entreprise dans la réponse. Ce qui devrait permettre de faciliter les périodes d’immersion, ainsi que les entretiens. Avec l’ERIP nous mettons également en place des visites d’entreprises, des forums, des jobs dating en lien avec les partenaires.

Avez-vous formalisé les différentes phases ?

C’est vrai que le cahier des charges nous fixe un cadre bien défini. Pour les personnes que l’on accueille, c’est rassurant de savoir qu’elles suivront différentes étapes. Cela dit, pour qu’un bénéficiaire entame la phase d’accompagnement, on n’attendra pas qu’il ait fait toute la phase de remobilisation, parce que notre volonté c’est avant tout de nous adapter au public qu’on va recevoir. Toute la subtilité de ce projet c’est la souplesse qu’il permet, et de faire à la fois de l’individuel et du collectif.

Mais votre projet O2R est-il si nouveau pour vous ?

Dans quelques actions, on parle tout de suite d’insertion professionnelle, de stage, je trouve que la barre peut être haute pour certaines personnes. Avec O2R, des parcours de neuf mois, on se donne le temps, on est sur du collectif, on reprend confiance. Ensuite, progressivement, les personnes vont vers l’emploi, vers la formation, enclenchent des démarches actives, mais c’est un rapport au temps un peu différent.

Le public est-il différent ? Comment le repérez-vous ?  

Ce sont des personnes inscrites nulle part dans le réseau pour l’emploi. Ce qui veut dire que la machine liée à la loi pour le plein emploi a échoué quelque part. Ce sont aussi tous ces publics qui s’éloignent des droits et devoirs, et qui n’ont pas envie d’y entrer, que ce soit au RSA ou autre. On est déjà en immersion dans le territoire avec tous les acteurs et on porte la démarche d’espaces de vie sociale, d’animation de rue. Avec notre expérience du CEJR, notre repérage se fait beaucoup par bouche à oreille, par le maraudage, parce quelqu’un nous a parlé de quelqu’un, qui a entendu quelqu’un… Nous allons tout doucement à la rencontre, au besoin jusqu’au domicile. Nous avons aussi créé des ateliers alimentation avec l’épicerie sociale. Ainsi, de façon détournée, on rencontre les publics. Mais aujourd’hui on n’est pas tout à fait dans l’aller vers, on a toujours besoin de se rendre à un guichet, à des heures précises. Il reste une partie de la population à qui ça ne peut pas convenir.

Il faut en tout cas une complémentarité des acteurs pour avoir une couverture géographique suffisante, et aussi différentes entrées, parce que les freins de la personne sont divers, de santé, de mobilité, de logement ou cumulatifs. Sans ces entrées thématiques et l’entrée géographique, on ne peut pas resserrer le filet.

Avez-vous rencontré certaines difficultés avec le public ?  

Nous avons eu quelques personnes qui nous disaient « l’emploi, c’est pas pour moi », « je ne serais jamais embauché ». Elles partent déjà perdantes, et se mettent elles-mêmes des obstacles. C’est à nous de les aider à les lever, à leur faire comprendre que si, c’est possible. À un moment donné, elles ont été vues quelque part, elles allaient à l’école, elles sont sorties du système scolaire et on les a perdues. Mais comment est-ce possible de les perdre alors que nous avons plein de dispositifs qui se superposent ? O2R n’est pas une innovation en tant que telle, c’est plus en quelque sorte un filet complémentaire au RPE.

À partir de quel moment engagez-vous le travail sur le projet professionnel ?

Comme nous avons du temps, nous ne parlons pas tout de suite du projet professionnel, surtout au moment de la phase de repérage. Notre objectif, c’est la reprise d’emploi, mais c’est avant tout la levée des freins, redonner confiance et permettre à la personne de se projeter dans un avenir à court et moyen terme, lui redonner du sens. C’est aussi lui redonner confiance dans les institutions. Suivant ses compétences, on va lui proposer de tester différents métiers en rapport avec ce qu’elle sait faire, pour ne pas la mettre en échec. Nous « tutorons » le parcours, et puis enclencher la boîte à outils avec le RPE.

Lors de la phase d’accompagnement, l’AIPM facilite les entrées en SIAE, parce qu’elle porte un chantier d’insertion, qui peut constituer un levier intéressant, offrir une étape avant l’emploi durable. On a aussi un chantier d’insertion à Chizé, porté par le département.

Dans quelles conditions entamez-vous la remobilisation ?

Souvent à partir du deuxième rendez-vous pour les situations les plus faciles. La phase de remobilisation c’est tout ce qui va être prétexte pour que les personnes participent à du collectif. Nous partons de leurs besoins prioritaires, un logement, la santé, la mobilité, etc. Parfois, il y a des choses qu’on ne peut pas régler parce que le frein est trop important, notamment les addictions. Nous avons créé un outil sous forme de fiche individuelle qui nous permet d’établir un diagnostic avec chaque participant. On se donne des échéances et on priorise. Ensuite on fait le plan d’action et on lui fait signer un contrat d’adhésion.

Le plan d’action inclut des phases plus individuelles, pour l’accès aux droits, récupérer son numéro de sécu, aller à la maison France services, etc. C’est vraiment à la carte. Pour l’aspect reprise de confiance on va travailler sur ce qu’est une compétence, aborder tous les sujets un peu sérieux. Donc nous lui proposons ce cadre, avec des étapes, un côté progressif qui va l’emmener petit à petit vers une reprise d’emploi ou une reprise de formation.

Quel est le rythme proposé ?

On se voit déjà au moins une fois par semaine. Ensuite, c’est en fonction du plan d’action déterminé ensemble.  Par exemple les ateliers code, c’est le mercredi. Le jeudi c’est l’atelier cuisine et le projet du « mieux manger pour tous ». Nous avons mis en place une série d’ateliers que l’on arrive toujours à animer avec d’autres publics, de façon à ne pas stigmatiser les bénéficiaires O2R. Parfois les activités sont très spécifiques, comme la découverte des forums métiers et emploi. Notre idée reste de côtoyer le maximum de pairs pour mieux resociabiliser. On vise la mixité sociale.

Quel est le parcours type ?

En fonction du projet, la remobilisation dure de trois à cinq mois. On n’en est pas encore là, mais je pense que pour certaines situations le temps va nous manquer. On sait qu’il y a des moments où certaines personnes vont décrocher, et que ça va nous donner à nouveau du travail de remobilisation. Donc neuf mois, à vrai dire, c’est parfois très court.  Et même si on arrive à les ramener vers le droit commun, il se passe quoi après ? Sur l’ensemble du projet notre objectif est d’accompagner 75 personnes en trois ans.

Cet article est publié pour le compte de « La Place », la plateforme collaborative créée par la DGEFP, dédiée aux acteurs de l’AMI O2R et du PACTE de la Région Nouvelle-Aquitaine :