
Et si la meilleure façon de lutter contre les discriminations était de remonter à leur source, les préjugés ? C’est le pari que Patrick Delpech, directeur d’O.S. l’association et ses membres, ont relevé en 2015, en imaginant une méthode pédagogique déployée depuis plusieurs années dans les collèges, les agences France Travail, les EHPAD, les collectivités territoriales et les entreprises. Caractéristique de la démarche « Préjugix », s’appuyer sur la création artistique en tant que catalyseur pour changer les regards.
Fin 2015, c’est la sortie du Préjugix 200 mg, suivi de sa version 400 mg en 2019. Les deux assumaient pleinement leur référence explicite à un médicament. L’objet-boîte a été pensé comme un outil de délibération, voire de confrontation. À l’intérieur, on y trouve des fiches thématiques sur des préjugés liés au handicap, à la santé mentale, aux origines, à l’orientation sexuelle. Mais si l’objet a son importance, c’est surtout la démarche que l’équipe d’O.S. l’association voulait valoriser. « La boîte, c’est le véhicule. Ce n’est pas le but. Notre force, c’est la démarche, le contenu. La sculpture est déjà à l’intérieur du bloc. Il faut juste enlever la matière pour la libérer. Toujours affiner l’approche, corriger d’une intervention à l’autre, ne jamais se satisfaire d’une formule figée. Une posture d’artisan qui, dix ans après le premier Préjugix, continue de faire la différence.
Autre choix fort, celui de ne jamais ériger l’association en experte de tous les sujets qu’elle aborde. « Nous, on est juste là pour créer les conditions de la libération de la parole et du lien social. Ce serait une erreur fondamentale de prétendre à autre chose. »
Après les deux versions successives du Préjugix, deux nouvelles modalités d’intervention ont émergé ces dernières années, enrichissant considérablement la palette de l’association. Tout d’abord, la « battle de préjugés » qui consiste à mettre face à face deux groupes aux représentations divergentes, comme des filles et garçons dans un collège, des jeunes et des seniors dans une structure intergénérationnelle, des salariés et des demandeurs d’emploi. Le dispositif repose sur un choix apparemment contre-intuitif, celui de ne pas éluder le clivage, mais de l’accepter.
« On assume de ne pas être d’accord sur quelque chose pour mieux le dépasser ensemble. Plutôt que de subir les cases dans lesquelles on nous met, comme c’est souvent le cas dans la société aujourd’hui, l’idée est de se dire, sur tel ou tel sujet, nous ne sommes pas d’accord. Mais nous allons nous organiser, prendre le temps d’écrire les mots des uns et des autres, questionner la charge émotionnelle qui est derrière. »
Cette attention portée à la charge émotionnelle des mots est l’un des apports les plus précieux de la méthode pour les professionnels de terrain. En session, on observe régulièrement des réactions de blocage face à certains termes, et on invite systématiquement à en explorer l’origine. « Si quelqu’un bute sur un mot, ou qu’il est heurté par une phrase, c’est très souvent parce que cela réveille chez lui une mémoire émotionnelle ou traumatique. On est là pour le remercier de partager son ressenti, parce que ça nous aide à mieux comprendre certaines réactions. »
Un espace Préjugix
La zone anti-préjugés, quant à elle, prolonge l’intervention dans un espace physique au sein de divers établissements. Initialement conçue autour d’une structure en bois avec huit portes, elle a évolué vers un kit de communication plus souple, banderoles, paillassons, stickers, élaborés avec les participants à partir des préjugés qu’ils ont traités. L’objectif est que la démarche laisse une trace durable dans les murs, et que les participants en deviennent en quelque sorte les gardiens. « La démarche est plus durable, et elle donne une responsabilité à tout le monde. Au chef d’établissement, qui accepte que les visuels restent et se multiplient. Aux participants, parce que c’est leur responsabilité d’expliquer la méthode à leurs pairs. On essaie de ne jamais rater une occasion de faire avec les autres, et pas forcément pour eux. »
L’ensemble des actions reposent sur trois étapes structurantes que l’association a maintenues constantes à travers toutes ses évolutions. D’abord le constat. Les participants déposent, à l’écrit, les préjugés qu’ils entendent autour d’eux sur un sujet donné, non pas ceux qu’ils portent nécessairement, mais ceux qui circulent dans leur entourage. Ensuite la réaction. Des personnes directement concernées par ce sujet (associations, experts, témoins du vécu) prennent connaissance des mots déposés et y apportent une réponse. Enfin le message. Les participants formalisent ce qu’ils retiennent, créent des supports, deviennent à leur tour des vecteurs de sensibilisation.
« Le support joue un rôle très important dans la relation entre porteurs et victimes de préjugés. Il permet aux porteurs de lâcher tous les mots entendus, ou relayés par eux-mêmes, sans jugement. Pour les victimes, représentées par un ou deux spécialistes, le support permet de ne pas mettre en cause une personne en particulier et de se limiter à la charge émotionnelle véhiculée par les mots inscrits, avant de témoigner de leurs expériences vécues. »
L’éventail des publics touchés par Préjugix est aujourd’hui très large. Si les établissements scolaires, collèges, lycées, MFR constituent en quelque sorte son terrain historique, les interventions en milieu professionnel ont pris une place croissante. Depuis plus d’un an, l’association anime des sessions auprès de l’ensemble des agents du Conseil départemental du Lot-et-Garonne autour de la thématique du handicap, les agents d’entretien comme les médecins de PMI, les travailleurs sociaux de l’ASE, et même les agents des routes, et le personnel de médiathèque. Les sessions rassemblent des groupes de 20 à 30 personnes, délibérément mixtes, qui se retrouvent autour d’un sujet qu’ils n’attendaient pas forcément.
Cette recherche de diversité des publics ne relève pas d’un effet spontané, mais elle est voulue. « Quand on a un panel très large, des personnels qui travaillent sur les routes, des agents en bureaux, des médecins, des animateurs culturels, et qu’ils se retrouvent ensemble autour de la question des préjugés, on constate des différences d’approches très intéressantes. On essaie de se mettre d’accord sur quelques éléments communs. »
Par ailleurs, en Pyrénées-Atlantiques, l’association intervient depuis trois ans auprès de demandeurs d’emploi adultes et de professionnels des métiers de l’autonomie comme aide à domicile, aide-soignant en Ehpad, pour déstigmatiser ces secteurs. Dans le même temps, sur l’ensemble de la Nouvelle-Aquitaine, plus de 4 000 boîtes ont été distribuées à l’ensemble du réseau France Travail. Préjugix a également accompagné Sanofi, participé aux Jeux olympiques et paralympiques de 2024, et s’est exporté à la Réunion.
Une démarche nécessairement durable
Sur l’évolution des préjugés eux-mêmes, le constat de l’association est plus nuancé. Certains perdurent, comme les représentations intergénérationnelles, le rapport aux apparences. D’autres évoluent avec la société, par exemple le rapport au travail, aux écrans, à l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. Pour Patrick Delpech, cette capacité à observer les mutations sans les juger est au cœur de la démarche. « Pendant des années, on a entendu que les jeunes ne voulaient plus travailler. Ce qui se passe de plus en plus, ce sont des patrons qui s’adaptent et qui comprennent que c’est la société qui évolue. »
Face à l’afflux des demandes, des sollicitations qui arrivent chaque semaine, par courriel ou téléphone, de structures qui ont découvert Préjugix en cherchant des outils de prévention des discriminations, l’association a dû repenser son modèle de développement. Une des réponses a consisté à former des professionnels capables d’animer eux-mêmes des sessions, avec ou sans les boîtes.
Cette formation d’agents anti-préjugés prolonge une dynamique engagée dès 2022 avec la tournée des ambassadeurs Préjugix dans les 12 départements de Nouvelle-Aquitaine. Mais elle va plus loin puisqu’il s’agit de permettre à des praticiens de développer leur propre activité autour de la méthode, dans le cadre d’un modèle économique durable. Certains, comme cet animateur croisé à Limoges lors d’une formation, deviennent des agents anti-préjugés indépendants. « On a compris que ce n’est pas parce que nous avions formé 200 personnes qu’on avait d’un coup un réseau de 200 membres actifs. C’est une école d’humilité, un projet sur la durée. Mais on a de bonnes surprises. Ainsi il nous arrive de rencontrer des personnes qui nous disent se servir de Préjugix tous les jours dans leur structure, comme par exemple des centres sociaux. »
Un dossier est actuellement déposé auprès de l’Union européenne pour étendre ces formations au Pays basque, à l’Espagne et à l’Italie. Pendant ce temps, une nouvelle boîte se dessine, peut être un Préjugix 600 mg, ou un « Préjugix générique », dont les thématiques sont actuellement à l’étude : laïcité, religions, origines, grossophobie, relations intergénérationnelles.
Sur le plan économique, l’association revendique depuis deux ans un modèle dont les ressources proviennent majoritairement des prestations, interventions diverses et ventes de boîtes. Un choix de positionnement autant qu’une nécessité. « Nous n’attendons pas tout des subventions. Nous voulons continuer à porter notre démarche, mais dans le cadre de projet précis. On se sent plus à l’aise de fonctionner ainsi. »
