
L’appel à projets régional « Tiers-lieux et Formation » vise à faire des tiers-lieux des leviers d’inclusion, en proposant des parcours d’accompagnement et de formation innovants. Notamment pour les publics les plus éloignés de l’emploi ou en reconversion professionnelle. Dans ce cadre, le projet « Artisans réversibles », lancé en 2024 à La Rochelle pour une durée de deux ans, s’est donné pour but de mettre en relation un organisme de formation, le CFA de Lagord, et un tiers-lieu, La Matière. Le rôle de ce dernier est de venir en quelque sorte défier le CFA sur ses pratiques pédagogiques et les sujets de transition écologique et sociale. En retour, l’organisme de formation aide au développement des actions pédagogiques du tiers-lieu associatif.
La Matière mène depuis sa création des activités pédagogiques sur les sujets de transition écologique, plus spécifiquement autour de l’économie circulaire. L’approche consiste notamment à questionner les entreprises sur leurs modalités d’achat, de fabrication, de coopération sur un territoire en dépassant les enjeux de concurrence. Mais aussi d’encourager les consommateurs à mieux consommer, mieux choisir les produits ou les services, et surtout allonger la durée d’usage. Son credo, le réemploi et la réutilisation, qui se différencient grandement du recyclage.
« Lorsque nous faisons de la pédagogie, nous expliquons quels sont les six piliers de l’économie circulaire avant le recyclage », explique Pierre Braud, chargé de projet. « Il est beaucoup trop facile de dire qu’on a une démarche RSE parce qu’on fait du recyclage. Aujourd’hui, c’est la moindre des choses d’en faire. L’enjeu, c’est de le retarder au maximum, parce que nous faisons face à une pénurie de matériaux, une finitude des ressources. C’est un enjeu planétaire qui nous impose de trouver des solutions nouvelles. »
En 2023, avec l’association KPA La Rochelle, le CFA de la Chambre de métiers à Lagord, La Matière avait développé une action baptisée Osmose, destinée à des jeunes déscolarisés, avec notamment pour objectif de leur passer les messages clés sur les enjeux de transition écologique et sociale. Tous les jeudis, les jeunes partaient sur le terrain, pour réparer des vélos, collecter les déchets sur les plages, aider un maraîcher sur sol vivant à planter et semer, accueillir du public à La Matière, collecter les matériaux, les revaloriser.
Osmose a duré trois ans, et après son arrêt, l’objectif était de valoriser ses réussites et de les transposer dans des organisations déjà au contact des jeunes, comme un collège, un lycée, une mission locale. Le CFA apparaissait lui aussi comme un lieu dans lequel il était envisageable de transformer les pratiques pédagogiques en y ajoutant l’enjeu environnemental et social, et en accompagnant les artisans à anticiper les évolutions de leur métier dans de nouvelles pratiques professionnelles.
La Matière a proposé au CFA de poursuivre la dynamique en répondant à l’AAP « Tiers-lieux et Formation ». « Notre message au CFA consistait à leur proposer de saisir cette occasion pour faire sortir leurs artisans du centre de formation et de leurs entreprises pour leur faire voir de nouvelles pratiques artisanales, leur montrer ce que nous faisons en menuiserie, leur expliquer une nouvelle forme de développement, de modèle économique, d’activités artisanales plus responsables et plus vertueuses. Le défi d’Artisans réversibles c’est comment nous, en tant que tiers lieu, notre agilité, notre vision, nous pouvons un peu « percuter » l’institution CFA, pour lui faire prendre conscience que la pédagogie sur ces sujets vers les jeunes d’aujourd’hui ne peut plus se faire comme avant. Et inversement comment le CFA peut venir nous challenger pour structurer notre tiers lieu et notre contenu pédagogique. »
En réponse, le CFA a proposé d’associer à la démarche un autre tiers-lieu en plein développement, spécialisé dans la filière alimentaire, les Jardins de l’Aubreçay à Saint-Xandre. Les partenaires ont appris à se connaître et ont constitué un consortium de cinq acteurs. La Matière comme chef de file, qui pilote et coordonne, le CFA qui est l’organisme de formation qui touche les artisans, enfin Les Jardins de l’Aubreçay qui compte deux structures, les maraîchers de l’Aubreçay, et Alter Gaïa qui s’occupe de toute la collecte des biodéchets.
Bâtiment et alimentation
Lors de la constitution du consortium, les membres avaient déjà une idée des volumes de publics visés, des déroulés pédagogique sur les deux filières. En tant qu’acteur du bâtiment, La Matière a porté le message en interne, notamment auprès de ses collègues menuisiers, pour les monter en compétence, afin qu’ils soient capables de transmettre le message pédagogique. Sur la dimension alimentaire, il y a eu des adaptations au fur et à mesure. Il aura fallu s’adapter constamment au public dans les déroulés, selon le calendrier, aux conditions météorologiques.
« Nous savions que notre participation se ferait sous la forme de deux jours de formation dans nos locaux pour l’ensemble des CAP. Sur la filière alimentaire, il y a eu un peu plus de coordination et ça a été plus difficile à mettre en place, parce qu’ils ont moins d’expérience. Ils ont dû apprendre à coopérer parce qu’ils étaient plus nombreux à intervenir. »
En ce qui concerne la filière du bâtiment, le contenu pédagogique concerne les nouvelles approches de la RSE. Notamment l’optimisation et la gestion des déchets, la conception, l’anticipation, la réparabilité et la démontabilité des chantiers, ainsi que la réinstallation de seconde main. Pour la filière alimentaire, c’est « de la fourche à la fourchette » jusqu’à la fin de vie du biodéchet et du compostage. Comment un légume est conçu, comment on fait du maraîchage sur sol vivant, de la cuisine végétalisée.
« C’était une expérimentation dans le sens où on n’avait jamais fait ça. Nous n’avions pas d’impératifs de sorties positives, ce n’est pas une formation pour laquelle nous devions effectuer le suivi des jeunes sur plusieurs semaines ou plusieurs mois. Dans le principe, c’est assez simple, on plonge les apprenants dans notre tiers-lieu pendant deux jours. »
Le projet touche donc deux filières complètement distinctes. Pour la filière bâtiment, tous les stagiaires sont issus de neuf CAP aménagés. Ces publics passent leur diplôme en un an, ce sont des personnes qui ont déjà une certaine maturité de travail, parce qu’elles sont en reconversion, il est plus facile de les acculturer à ces sujets. Parmi elles, des anciens responsables RH, des chargés de communication, des restaurateurs, des commerciaux, qui cherchent à retrouver du sens.
« Nous avons eu au démarrage des difficultés du côté des formateurs qui ne voyaient pas l’intérêt de dispenser deux jours de formation sur les gestes de recyclage. Ils n’avaient justement pas connaissance de l’ensemble des autres solutions pouvant être traitées pour allonger la durée de vie des équipements et matériaux. Avec ce peu de temps disponible, il fallait être bon directement, que l’on arrive à faire comprendre rapidement aux apprenants le contexte environnemental global, le réchauffement, la finitude des ressources qui nous obligera à terme à faire autrement. On leur parle également de l’enjeu majeur de la gestion des déchets du bâtiment, dans quelle mesure on arrive à mettre en action les acteurs du secteur. »
Le pari de La Matière, c’est de s’appuyer sur la jeunesse, de futurs artisans à leur compte, ou qui prendront à terme des rôles de direction ou de chef d’équipe, et qui seront amenés à prendre une casquette RSE dans une entreprise. Ils seront alors en position d’inculquer les nouvelles pratiques de gestion des déchets à leurs collaborateurs. On leur dit bien que tout évolue rapidement, et que pour l’instant, tout n’est pas réalisable, qu’il est normal de ne pas pouvoir encore systématiquement faire du réemploi.
Promouvoir les pratiques vertueuses
Aujourd’hui, les référentiels pédagogiques n’incluent pas toutes ces pratiques « vertueuses », seulement le recyclage. Il y a une adaptation des métiers avec l’évolution technologique. Mais sur les questions de coopération et notamment d’allongement de la durée d’usage, de raréfaction de la matière première et donc d’optimisation, il y a un vrai sujet. Et les formateurs du CFA, des artisans qui dispensent leur contenu de formation, ne sont pas encore véritablement formés.
La matière a d’autres projets en tête. Par exemple, les apprenants doivent réaliser des chefs-d’œuvre dans le cadre de leur formation. Ce serait l’occasion de leur donner du sens, en aidant une association qui aurait besoin d’un outil particulier, ou une ONG qui voudrait repeindre ses bâtiments. Autre gros sujet porté par le tiers-lieu, l’émergence, à terme, d’une vraie plateforme de réemploi du bâtiment, pour faciliter l’implication des artisans dans ces sujets. Le jour où ils pourront disposer d’un déchetterie professionnelle digne de ce nom, les questions de réemploi prendront tout leur sens.
Alors qu’on cherche à les monter en compétences, il subsiste des zones d’ombre et des questions sans réponses. « On sent qu’il y a un réel besoin dans l’accompagnement, une attente de la part des entreprises, parce qu’on leur demande de faire, mais elles ne savent pas comment s’y prendre et le territoire n’est pas encore outillé pour avoir une plateforme commune pour faire du réemploi de matériaux. »
On peut avoir l’impression que ces messages délivrés en deux jours constituent une goutte d’eau. C’est là que qu’il est essentiel de bien concevoir la manière d’appréhender et de transmettre ces thématiques, les modalités pédagogiques utilisées. « Il ne faut pas qu’elles soient culpabilisantes, mais joyeuses. Il faut qu’on arrive à créer le petit stimulus dans le cerveau qui provoque le plaisir de faire autrement. On croit beaucoup à cette approche, d’où le séminaire avec les étudiants de l’école de commerce Excelia, sur les futurs désirables et souhaitables, ou comment on rend désirable ce qui nous paraît complètement improbable, très dur à mettre en œuvre ou uniquement contraignant. »
En deux ans, 200 apprenants ont été accueillis sur la filière bâtiment, un peu moins sur la filière alimentaire. Les partenaires ont globalement atteint leurs objectifs, et sont très satisfaits du résultat. Mais ils savent qu’il faut aller au-delà. « On doit réussir à impliquer la FFB et la Capeb, pour toucher les entreprises. Et mieux travailler avec les formateurs des filières pour qu’ils incorporent ces pratiques « vertueuses » dans les travaux pratiques, dans les référentiels, éventuellement faire évoluer ces référentiels, mais ça c’est plus ambitieux. »
« On a eu de très bons retours parce qu’on a fait de l’évaluation plutôt quantitative avec des questionnaires en cours et en fin de parcours. Les apprenants disent avoir eu un réel plaisir à être venus chez nous pendant deux jours. On remarque qu’il y a une envie de se mettre en mouvement sur ce sujet, au moins à titre personnel. Le véritable obstacle qu’on observe après deux ans d’expérimentation, c’est comment arriver à intégrer ces pratiques dans le monde de l’entreprise. C’est un problème qu’on n’a pas encore réussi à résoudre. Selon nous, cela repose sur la place qu’occupent les jeunes en apprentissage dans les entreprises, dans quelle mesure on les écoute, et s’ils sont capables de témoigner de ce qu’ils ont appris en cours. »
