À l’occasion des JNAI 2026, Cap Métiers Nouvelle-Aquitaine consacre une série d’articles à l’illettrisme. Chaque semaine, jusqu’à la mi-octobre, un acteur local ou régional prendra la parole pour présenter ses actions, ses dispositifs et son expérience de terrain. Sans prétendre couvrir toutes les dimensions de l’illettrisme, cette série propose de découvrir la diversité des approches et des initiatives mises en œuvre en Nouvelle-Aquitaine.

Cécile Canon est chargée de mission et coordonnatrice régionale Nouvelle-Aquitaine pour l’Agence Nationale de Lutte contre l’Illettrisme. Elle nous présente le rôle de l’ANLCI et la situation de la région sur le front de l’illettrisme.
En France, l’illettrisme demeure une réalité assez paradoxale. Le phénomène est important, ancien, largement documenté, mais sa visibilité publique reste globalement assez faible. En Nouvelle-Aquitaine, environ 230 000 personnes seraient aujourd’hui concernées par des difficultés importantes avec les compétences de base et donc pas suffisamment autonomes pour lire, écrire, calculer, utiliser le numérique dans des situations simples de la vie de tous les jours.
Derrière ce chiffre se déploie un ensemble de politiques publiques, de dispositifs, d’acteurs institutionnels, associatifs et économiques qui composent un écosystème complexe, souvent méconnu, mais particulièrement actif. Car loin de relever d’un seul secteur spécialisé, la lutte contre l’illettrisme s’inscrit dans un champ d’intervention beaucoup plus vaste, à la croisée des questions d’éducation, d’emploi, de cohésion territoriale, de formation professionnelle et d’accès aux droits.
Au centre de cet écosystème, l’Agence Nationale de Lutte contre l’Illettrisme (ANLCI), est chargée de coordonner l’action à l’échelle nationale. Créée comme agence interministérielle, l’ANLCI n’intervient pas directement auprès des publics concernés. Son rôle consiste avant tout à organiser une réponse collective face à un phénomène qui, par nature, échappe aux découpages administratifs traditionnels. Comme le rappelle Cécile Canon, chargée de mission coordinatrice régionale pour l’agence, son action repose sur trois missions principales, « mesurer l’illettrisme, organiser l’action sur les territoires et outiller l’ensemble des acteurs qui interviennent dans ce domaine ».
Ce rôle de coordination est essentiel, parce que l’illettrisme ne constitue pas, à proprement parler, une politique publique autonome. Il irrigue au contraire une multitude de secteurs différents sans appartenir complètement à aucun d’entre eux. « La lutte contre l’illettrisme est transversale à l’ensemble des politiques publiques. Ce qui explique en partie la grande diversité des acteurs impliqués. »
Une multiplicité d’acteurs
À l’échelle régionale, un premier cercle regroupe les acteurs institutionnels, les services déconcentrés de l’État, préfectures, collectivités territoriales, départements et communes. Ils interviennent principalement sur le pilotage stratégique et la coordination locale. Vient ensuite tout le champ de la formation, avec les organismes spécialisés, réseau des Greta, structures mandatées dans le cadre des dispositifs régionaux, plateformes linguistiques, centres de ressources pédagogiques. Un troisième ensemble réunit les acteurs de l’emploi et du monde économique, France Travail, les missions locales, les branches professionnelles, entreprises, structures d’insertion par l’activité économique. Enfin, un réseau souvent moins visible joue également un rôle important, ce sont les bibliothèques, les centres sociaux, les associations culturelles et structures de proximité. « Notre écosystème est vaste, large, assez dynamique et assez structuré. Les acteurs sont complémentaires les uns des autres », résume Cécile Canon.
En Nouvelle-Aquitaine, la Région finance plusieurs dispositifs qui constituent aujourd’hui l’ossature de nombreuses actions territoriales, notamment les programmes régionaux de formation et les plateformes linguistiques. « Si je devais mettre en exergue le rôle d’un partenaire, ce serait le conseil régional. Je ne peux pas avancer sans son appui. Toutes les régions françaises n’ont pas un tel niveau d’engagement, ce qui place la Nouvelle-Aquitaine dans une situation relativement favorable. »
Mais cette structuration institutionnelle ne suffit pas à rendre compte de la réalité du phénomène. L’un des grands chantiers engagés récemment par l’ANLCI concerne précisément une meilleure compréhension territoriale de l’illettrisme. Longtemps, les acteurs ont dû travailler à partir d’indicateurs nationaux relativement abstraits. Une étape importante a été franchie avec les travaux menés conjointement par l’ANLCI, l’Insee et la DEPP autour des nouvelles fiches territoriales publiées à partir de l’enquête nationale Formation tout au long de la vie.
L’objectif n’était pas de mesurer directement l’illettrisme à l’échelle locale, ce qui reste méthodologiquement et financièrement très difficile, mais d’identifier des territoires présentant des facteurs de risque. Absence de diplôme, faibles niveaux de qualification, vieillissement démographique, parcours scolaires commencés à l’étranger sont autant d’indicateurs croisés avec les données du recensement permettant d’établir une cartographie beaucoup plus fine. « On ne peut pas quantifier précisément le nombre de personnes en situation d’illettrisme à cette échelle-là. En revanche, on peut identifier où vivent les populations les plus exposées. »
Des différences territoriales
Ce travail met en évidence une réalité régionale profondément contrastée. Certains territoires ruraux apparaissent particulièrement fragilisés. Les départements du nord et du centre de la région concentrent plusieurs « facteurs de vulnérabilité ». La Charente, la Creuse ou encore la Dordogne cumulent fréquemment faible niveau de qualification, vieillissement de la population et fragilité économique. Mais les grandes agglomérations ne sont pas épargnées.
Pour exemple, la Gironde est un territoire très diplômé, économiquement dynamique, qui apparaît statistiquement moins exposé. Pourtant, les effectifs demeurent importants. « En Gironde, lorsqu’on regarde les chiffres, on trouve tout de même 70 000 personnes sans diplôme et près de 130 000 personnes peu ou pas qualifiées. »
Ces nouvelles données changent progressivement la manière d’intervenir. Pendant longtemps, les politiques de lutte contre l’illettrisme fonctionnaient selon une logique relativement homogène qui consistait pour l’essentiel à proposer des parcours de formation et à orienter les publics identifiés. Désormais, l’enjeu consiste davantage à adapter les réponses aux réalités spécifiques des territoires. Certaines intercommunalités présentent des besoins très différents d’autres, parfois à quelques dizaines de kilomètres de distance. « Grâce à ces cartes, on peut voir où sont les trous dans la raquette et identifier les endroits où il y a potentiellement des publics en difficulté sans solution adaptée. »
Cette capacité d’adaptation permanente apparaît d’autant plus nécessaire que l’illettrisme lui-même a changé de visage. Contrairement aux représentations les plus répandues, les personnes concernées ne se trouvent pas majoritairement hors du marché du travail, puisque plus de la moitié des personnes concernées sont en emploi. Il s’agit donc aussi d’une question professionnelle.
Aujourd’hui, l’illettrisme n’apparaît plus uniquement comme un obstacle préalable à l’insertion professionnelle. Il devient un facteur de fragilisation interne au monde du travail lui-même. Dans des environnements professionnels où les procédures se complexifient, où les postes de travail se digitalisent rapidement et où les compétences attendues évoluent constamment, les difficultés avec les savoirs fondamentaux deviennent un frein silencieux mais déterminant.
Impliquer l’entreprise
Cette évolution explique la place croissante occupée aujourd’hui par les entreprises dans les stratégies de l’ANLCI, qui travaille de plus en plus directement avec les branches professionnelles, les opérateurs de compétences et les employeurs eux-mêmes afin de construire des dispositifs internes de repérage et d’accompagnement. L’approche ne consiste plus seulement à former des individus, mais à sensibiliser des organisations entières. « Quand on parle d’illettrisme en entreprise, il faut embarquer tout le monde, à commencer par la direction, mais aussi les ressources humaines, les managers de proximité, le comité social et économique, parfois même la médecine du travail. »
La question du repérage constitue d’ailleurs l’un des enjeux centraux de l’action actuelle. Parce que l’illettrisme reste profondément tabou, les situations demeurent souvent invisibles, y compris pour les professionnels eux-mêmes. Une grande partie du travail consiste donc à sensibiliser continuellement les structures partenaires. « On a parfois l’impression de devoir recommencer sans cesse. Même chez des acteurs que l’on pensait déjà convaincus, il faut régulièrement sensibiliser à nouveau. »
Le défi est d’autant plus important que les conséquences dépassent largement la seule question de l’emploi. Difficulté à effectuer des démarches administratives en ligne, impossibilité de remplir un formulaire, difficulté à accompagner la scolarité des enfants, accès restreint aux droits sociaux, limitation de la mobilité professionnelle, l’illettrisme agit souvent comme un facteur aggravant qui déclenche d’autres formes de vulnérabilité. Une personne qui ne peut pas créer un espace personnel, télécharger un document administratif ou mettre un CV en ligne rencontrera des difficultés dans l’ensemble de son parcours de vie.
Face à cette réalité, les méthodes d’intervention évoluent elles aussi. L’ANLCI développe aujourd’hui de nouvelles approches plus souples, plus territorialisées et davantage construites à partir des besoins locaux. Parmi elles figurent les dispositifs dits de « Première marche », conçus pour accompagner progressivement des publics éloignés de la formation classique, ou encore les « coopératives des solutions », démarche permettant à des acteurs locaux de concevoir collectivement des réponses adaptées à des problématiques précises. « Le principe reste toujours le même, ne pas imposer des solutions descendantes mais construire à partir du terrain. Nous donnons un cap, mais ce n’est pas nous qui disons aux territoires quoi faire. Cela vient toujours du terrain. »
La place de l’innumérisme
De nouveaux enjeux émergent par ailleurs rapidement. Parmi eux figure une question encore relativement peu visible, celle de l’innumérisme, c’est-à-dire les difficultés rencontrées avec les compétences mathématiques fondamentales. Ces difficultés seraient aujourd’hui nettement plus fréquentes que les situations d’illettrisme elles-mêmes. « Dans l’enquête Formation tout au long de la vie, on observe deux fois plus de situations d’innumérisme que d’illettrisme. »
À cela s’ajoutent les transformations accélérées du monde numérique. L’essor des démarches dématérialisées, l’automatisation croissante des procédures et l’apparition de nouveaux outils comme l’intelligence artificielle modifient profondément les besoins en compétences de base. Ces outils peuvent parfois compenser certaines difficultés, mais ils ne suffisent pas à construire une véritable autonomie durable.
Aujourd’hui la lutte contre l’illettrisme en Nouvelle-Aquitaine dépasse largement le seul enjeu de l’apprentissage de la lecture ou de l’écriture. Elle met en lumière un travail collectif permanent, mobilisant une grande diversité d’acteurs, contraints d’adapter continuellement leurs méthodes à des réalités territoriales mouvantes et à des formes d’exclusion en évolution.
C’est peut-être ce qui caractérise le mieux cette politique publique singulière, elle est partout sans exister vraiment comme action autonome. Elle concerne l’école, l’emploi, l’entreprise, les collectivités locales, l’action sociale, les transformations numériques, sans jamais appartenir entièrement à aucun de ces domaines. Et derrière cette mécanique institutionnelle complexe demeure une réalité simple. « Nous ne changerons peut-être pas la situation des 230 000 personnes concernées. Mais si nous parvenons à changer le cours de l’histoire personnelle de quelques personnes, alors nous aurons déjà gagné. »
