
L’association Coallia existe depuis une soixantaine d’années, dont vingt dans le département de Vienne et sur le secteur de Poitiers. Elle dispose notamment d’une pension de famille, d’une résidence sociale, d’une Structure de Premier Accueil des Demandeurs d’Asile (SPADA), d’un Centre d’Accueil pour Demandeurs d’Asile (CADA) et mène des actions dans le domaine de l’insertion professionnelle. En 2024, Coallia a été retenue par l’AMI O2R pour un projet à déployer sur l’ensemble du département de la Vienne. Emmanuel Gervais chef de service du dispositif, en est le coordinateur. Michael Botta est CIP, il est un des quatre intervenants qui forment les deux binômes en charge du projet.
Comment vous en êtes arrivé à présenter cet AMI ?
Pour élaborer le projet déposé à l’AMI, on s’est appuyé sur les compétences du programme AGIR que nous portons depuis 2023. Notre démarche d’insertion professionnelle n’est pas nouvelle en Vienne, notamment pour les BPI. Donc il existait déjà une dynamique, une synergie de travail partenarial avec les acteurs du social, de l’exclusion et de l’insertion professionnelle.
Pour O2R, vous visiez un public que vous ne couvriez pas avant ?
Sur la Vienne, Coallia a une spécificité avec le public des demandeurs d’asile, des BPI, ainsi que de droit commun avec la pension de famille et la résidence sociale. Avec O2R, nous devons viser un public hétérogène de 16 à 67 ans. Pour répondre à la question, le dispositif va rencontrer un public moins connu dans nos habitudes locales. Dans la pratique, notre travail consiste à vérifier, personne par personne, si on rentre ou pas dans les critères fixés par le cadre de la loi Plein Emploi. On s’est appuyé sur les partenaires que nous connaissons pour aller chercher ce public dit « invisible. »
Comment avez-vous effectué le déploiement de votre projet ?
Dans un premier temps et sur une partie de l’année 2025, nous avons dû commencer l’activité en dehors du territoire de Grand Poitiers, majoritairement en secteur rural. Nous avons adapté nos pratiques habituelles en ne recevant personne dans nos bureaux situés à Poitiers. Une équipe 100% mobile. Et dans un second temps, depuis le début de l’année 2026, sur l’ensemble du département de la Vienne en incluant le territoire de Grand Poitiers.
Pour effectuer ce travail, nous avons aujourd’hui, deux binômes composés d’un ou une CIP et d’une intervenante d’action sociale. Un binôme s’occupe du sud de Grand Poitiers, l’autre est chargé de couvrir le nord de Grand Poitiers. Et les deux binômes interviennent sur le territoire de Grand Poitiers. Notre objectif est vraiment d’aller chercher tous les territoires ruraux non couverts, avec des dynamiques assez différentes (et parfois difficiles) en termes de travail partenarial et de repérage des personnes très éloignées de l’emploi.
Sur les quatre premiers mois, nous avons rencontré une quantité assez importante de partenaires de proximité afin de présenter le dispositif et aller chercher ce public d’invisibles. Beaucoup d’entre eux sont en mesure de les rencontrer autour plusieurs sujets : l’aide alimentaire, des problématiques de santé, de logement, etc.
Nous sommes allés à la rencontre des secrétaires de mairie, de quelques bailleurs sociaux, des accueils de jour, des centres sociaux… Nous avons mené un travail de fond assez important sur la présentation et sur la compréhension d’O2R. En effet, pour certains partenaires il a fallu trouver les éléments de langages qui permettent de comprendre ce nouveau dispositif et ses contours. On a dû faire un peu de diplomatie et de pédagogie par rapport à ça. Et s’efforcer de s’ancrer dans les synergies locales, ce qui nous a permis de commencer à vraiment repérer et remobiliser les personnes à partir du mois d’octobre 2025.
Quelle a été votre manière d’aborder le repérage ?
Nous avons deux approches. Le repérage indirect, tout ce travail de présentation aux partenaires, qui connaissent des invisibles et peuvent nous les orienter. Et le repérage direct, qui consiste à chercher le public sur le terrain par le biais de maraudes avec le Samu social. Dans certains endroits, nous nous équipons d’un sac à dos avec de l’eau chaude et de quoi faire du café et du thé, pour créer du lien avec les gens rencontrés. Nous sommes également présents lors de distributions alimentaires de la Halte du cœur, ou avec le CAARUD 86. On peut aussi faire du démarchage dans la rue, dans les grandes surfaces, et directement taper aux portes. Depuis le début de l’activité en juin 2025, nous avons repéré cent-vingt personnes. Environ la moitié nous ont été orientés par les partenaires de proximité, 20% via nos « partenaires pairs », 15% via nos permanences avec les distributions alimentaires et 10% par nos maraudes.
Une cinquantaine de personnes étaient éligibles, nous avons signé quarante engagements à la date de fin avril 2026 depuis un an d’activité. La « perte » que nous avons est due au fait que le public qui nous est orienté n’est pas, en réalité, invisible du RPE. Et puis on s’est laissé du temps pour rencontrer les gens. Dans cette phase de repérage certains on les rencontre plusieurs fois avant de signer un contrat avec eux.
Avec quel discours êtes-vous arrivés dans ces nouveaux territoires ?
En dehors de Poitiers, Coallia n’est pas connue. À part Châtellerault où nous intervenons avec le programme AGIR. Nous avons rapidement pris le parti d’insister sur le fait que nous étions complémentaires de l’existant, que nous ne voulions pas prendre la place de l’assistante sociale, de France travail, de la mission locale, mais proposer une alternative. Je pense que les partenaires ont compris notre positionnement.
Par quel biais entrez-vous en contact avec les futurs bénéficiaires ?
Ce sont les personnes qui choisissent l’endroit de la rencontre et des rendez-vous. Nous n’avons pas de bureau partout, on fait savoir qu’on peut venir en proximité, aller dans le café par exemple. On trouve la solution la plus facilitante pour la personne. C’est un réel plus vis-à-vis de gens qui n’ont pas envie d’être vus, qui n’ont pas envie de se rendre dans des institutions, qui veulent que ce soit simple. On peut aussi rencontrer des amis, des proches de la personne. C’est que nous nous appelons l’orientation par les pairs.
Comment avez-vous choisi vos premiers territoires d’intervention ?
Nous avons débuté par le Châtelleraudais, où nous avions déjà un réseau en place, notamment en raison des missions préalables de Michaël. Notre déploiement a débuté à Châtellerault, puis le Loudunais, Civray, Montmorillon, les villes les plus importantes. Nous avons sollicité pleins d’acteurs différents, les commerçants, les mairies, les lieux de distribution alimentaire, un café solidaire, un tiers-lieu, un entrepreneur avec une fibre sociale… ces rencontres en génèrent d’autres, qui en génèrent d’autres, etc.
Qu’est-ce que vous avez constaté par rapport à vos pratiques habituelles sur ces nouveaux territoires ?
Sans réelle surprise, quand on s’éloigne des villes, on se rend compte que le public n’a accès à rien ou à beaucoup moins d’associations et de professionnels. Les personnes cumulent les difficultés de logement, de santé, de mobilité, etc. Elles ne se rendent pas à l’aide alimentaire, dans les permanences d’accès aux soins, ne sont pas vues par l’équipe mobile précarité psy… C’est beaucoup plus compliqué de les repérer. Alors que dans les quartiers urbains, ces publics sont habitués à aller voir l’assistante sociale ou à se rendre à l’aide alimentaire. Pour eux, les démarches sont plus simples. On voit bien que les dynamiques sont très différentes.
Aviez-vous prévu de respecter les différentes phases de la logique O2R ?
Nous avons voulu respecter le cheminement du parcours prévu dans le cahier des charges. Puisque nous sommes présents sur l’ensemble du département, il est quasiment impossible d’envisager une entrée collective parce que les participants sont répartis un peu partout. Par conséquent, notre accompagnement est uniquement individuel. En ce qui concerne la remobilisation, sa durée n’est jamais la même, parce que certains bénéficiaires ont juste quelques freins à lever et vont basculer assez rapidement sur la partie professionnelle. Mais le plus souvent, on constate qu’il y a un gros travail de levée de freins sociaux, d’addictions, de santé psychique, d’accès aux soins, et un travail important à mener sur la parentalité, sur le bien-être, sur le budget, sur l’estime de soi.
Les publics O2R sont invisibles pour le RPE, mais aussi pour le système de santé. Les accompagner demande de multiples compétences, du coup on s’est appuyé sur les partenaires qui travaillent autour de la santé psychique, de l’aide alimentaire, de l’hébergement, avec les veilles sociales locales à Poitiers, Châtellerault et Montmorillon, et tous les acteurs de l’exclusion. L’idée c’est que, nous tout seuls, on ne peut pas faire grand-chose, il faut s’appuyer sur ce qui se fait déjà très bien sur le territoire.
Vous cherchez à terminer complètement la phase de remobilisation avant d’engager l’accompagnement ?
On a un public qui est fluctuant dans le sens où à un instant T c’est le bon moment. Et à l’instant suivant, ça n’est plus le bon moment. Même si on a déjà commencé l’accompagnement, on s’autorise à faire marche arrière et à retravailler en remobilisation. Rien n’est écrit à l’avance, il n’y a pas de formule magique, c’est plutôt chaque personne qui va nous donner les ingrédients de la recette qu’on va concocter avec elle. En fait la remobilisation est importante du début jusqu’à la fin du parcours. Notre idée, c’est de la mettre dans une certaine dynamique, valoriser sa capacité à agir, son expérience et ses connaissances.
En ce qui concerne les sorties, vous êtes-vous fixé des objectifs ?
Tout le monde s’engage sur un contrat d’adhésion de neuf mois. Nous anticipons la question de la bascule vers le réseau pour l’emploi et le lien avec les référents, RSA, mission locale etc. Très rapidement nous devons penser au tuilage des parcours, parce que neuf mois, c’est court, et en même temps ça laisse assez de temps pour préparer pas mal de choses. Selon l’âge de la personne, on va essayer de tuiler avec un conseiller mission locale, le Département ou France travail. Finalement, nous sommes juste une parenthèse dans le parcours de la personne. On cherche surtout à la mettre en mouvement, lui permettre de prendre des décisions sur son parcours professionnel. Pour beaucoup d’entre elles, l’emploi est très loin, elles n’ont pas travaillé depuis longtemps, et on veut leur faire comprendre que c’est malgré tout possible. En tout cas, on dispose de suffisamment d’outils sur le territoire pour trouver la bonne solution à chaque fois.
Avez-vous rencontré des surprises lors de la mise en place de votre action ?
Nous avons été surpris par l’importance du cumul de difficultés. Quand on arrive auprès des publics invisibles, on est souvent confronté à de la violence conjugale, de la violence intra-familiale, des addictions, des problématiques de santé psychique pas toujours diagnostiquées. Nous sommes souvent face à des situations auxquelles nous ne sommes pas habitués. On constate que personne ne gravite autour d’eux, et on s’interroge sur la place qui est la nôtre. Et en même temps, si nous n’intervenons pas, qui le fera ? On se pose pas mal de questions par rapport à ça.
En revanche, il y a quelque chose qui a montré son efficacité, et qu’il faut garder, c’est le fonctionnement en binômes mixtes, qui associe les dimensions sociale et professionnelle. C’est très important de travailler de cette façon, parce que les intervenants, du fait de leur profil, ne voient pas les mêmes choses, n’entendent pas les mêmes choses. C’est aussi important d’un point de vue sécurité d’être à deux. Avec la pratique, chaque conseiller monte en compétence dans le domaine de l’autre, ils sont tous capables d’assurer un accompagnement global.
Cet article est publié pour le compte de « La Place », la plateforme collaborative créée par la DGEFP, dédiée aux acteurs de l’AMI O2R et du PACTE de la Région Nouvelle-Aquitaine :
