
À Montmoreau, Charente, l’Espace Numérique Sud-Charente (ENSC) poursuit depuis près de vingt ans une trajectoire singulière, à la croisée de la médiation numérique, de la formation professionnelle et de l’innovation territoriale. Né en 2007, au sein d’une structure associative plus large, l’ENSC est devenu en 2016 une association indépendante, avant de franchir une nouvelle étape en 2018 en obtenant la certification d’organisme de formation et de former près de 150 conseillers numériques.
Aujourd’hui, avec ses huit salariés, ses dispositifs locaux, départementaux et régionaux, et son tiers-lieu « La Parenthèse » ouvert en 2019, la structure s’est imposée comme un acteur central de l’inclusion numérique en Sud-Charente. « L’espace numérique, c’est à la fois un lieu d’accueil, de formation et d’expérimentation. On est dans une logique de médiation, pas uniquement de prestation », résume son directeur Bertrand Mercadé.
C’est fort de cette double identité que la structure a répondu à l’appel à projets régional « Tiers-lieu et formation », qui vise à encourager les innovations pédagogiques au sein des espaces hybrides et le rapprochement entre tiers lieu et organismes de formation. L’ENSC devait choisir une de ses deux casquettes, c’est en tant que tiers lieu et coordinateur du projet qu’il a présenté son dossier, en partenariat avec l’Association pour l’Innovation et le Soutien aux Compétences (AISC), organisme de formation associé, en charge de la validation du contenu pédagogique.
But de cette action, la création de capsules vidéo immersives, réalisées grâce à des captations en 360 degrés, pensées non pas comme de simples outils de découverte, mais comme de véritables dispositifs pédagogiques interactifs. « On ne voulait pas faire une vidéo de plus sur “découvrez le métier de boulanger ou de plaquiste”, comme il en existe déjà beaucoup. L’idée, c’était d’aller plus loin, en mettant les personnes en situation. »
Concrètement, l’utilisateur s’équipe d’un casque de réalité virtuelle et se retrouve dans la peau d’un stagiaire au sein d’une entreprise. Un professionnel lui présente une situation de travail, les outils, les gestes, les étapes d’une réalisation. Puis l’expérience bascule, le participant doit interagir, répondre à des questions, valider des compétences, comme dans une mise en situation professionnelle. « On est dans une logique de simulation active. Si tu te trompes, tu as un retour, si tu réussis, tu passes à l’étape suivante. On est proche d’un jeu sérieux, mais avec une finalité pédagogique très claire. »
Métiers en tension, métiers en images
Pour identifier les métiers à traiter, l’ENSC a mené un travail conjoint avec France Travail, la Mission locale et l’AISC. Ensemble, les partenaires ont analysé les secteurs en tension du territoire. Sans véritable surprise, le BTP et l’aide à la personne sont rapidement apparus comme prioritaires.
Le projet prévoyait initialement la réalisation de trois capsules expérimentales. À ce jour, deux sont finalisées. L’une est en cours de tournage avec le CFA de Barbezieux sur les métiers de la restauration, l’autre, à la demande de la Région, sur une activité bien particulière, celle de pilote de ballon et de montgolfière. Parmi elles, une immersion dans le métier de plâtrier-plaquiste a été réalisée avec une entreprise de Chalais, confrontée à des difficultés de recrutement. « L’objectif était de partir du réel. On a travaillé à partir du référentiel du CAP, en sélectionnant des compétences simples et adaptables à un format interactif. »
Dans cette capsule, le participant est accueilli par le véritable chef d’entreprise, même si la situation est fictive. Il accueille l’utilisateur sur un chantier virtuel, lui présente les outils, puis le guide pas à pas dans la réalisation d’une tâche. L’expérience se conclut par un exercice interactif qui consiste à identifier les bons outils et les bonnes étapes avant de passer à la suite. Deux approches coexistent dans le projet. La première relève presque du documentaire immersif, avec des professionnels qui s’adressent directement au participant. La seconde s’appuie sur la fiction, avec des comédiens et des mises en situation scénarisées.
C’est notamment le cas d’une séquence réalisée avec la MFR Sud-Charente dans le domaine de l’aide à la personne, tournée au sein d’un appartement témoin. « On peut être dans une approche très réaliste avec un chef d’entreprise, ou dans une mise en scène plus fictionnelle avec des acteurs. Les deux formats ont leur intérêt pédagogique. »
L’ambition de ces supports est de toucher différents publics, des demandeurs d’emploi, des jeunes en formation, ou des élèves en parcours scolaire. Des tests ont déjà été réalisés auprès d’une centaine de personnes, incluant des jeunes de missions locales et des lycéens, notamment lors du FOFE à Angoulême.
L’un des marqueurs forts du projet réside dans son ancrage territorial. Chaque capsule est construite avec des entreprises locales, des centres de formation et des acteurs de l’emploi. « On ne voulait pas produire un outil hors sol. L’idée, c’est vraiment de travailler avec les entreprises du territoire, celles qui recrutent et qui ont besoin de faire connaître leurs métiers. »
Ce travail implique aussi un dialogue étroit avec les professionnels en amont du tournage. Les scénarios sont validés avec eux afin de garantir la faisabilité des gestes et la cohérence avec les référentiels métiers. « Parfois, on se rend compte qu’une idée est trop complexe ou pas pertinente pédagogiquement. Il faut ajuster, simplifier, arbitrer. » La réalisation technique repose également sur un écosystème partenarial. Si l’Espace Numérique assure la captation, le montage et la scénarisation, la partie interactive est confiée à une entreprise spécialisée, basée à Angoulême.
Un outil de formation complémentaire
Au-delà de l’innovation technologique, le projet revendique une finalité claire : renforcer les outils à disposition des formateurs et des organismes de formation. Pour la MFR Sud-Charente, par exemple, les capsules sont utilisées en complément de cours classiques. Elles permettent d’illustrer des situations concrètes, impossibles à reproduire en classe, ne serait-ce que parce qu’il n’est pas toujours possible de se rendre dans un appartement témoin ou sur un chantier. « On ne peut pas toujours sortir de la salle de cours pour aller dans un appartement témoin ou sur un chantier. Là, on recrée ces situations, tout en permettant à la formatrice de dérouler son contenu habituel, comme elle le ferait avec une vidéo classique. »
Pour Bertrand Mercadé, l’objectif n’est pas de remplacer l’apprentissage réel, mais de l’enrichir. « Porter des plaques de placo en réalité virtuelle ne remplacera jamais le geste réel. Mais dans une séquence pédagogique, cela apporte une autre manière d’entrer dans le métier. On peut imaginer plusieurs niveaux d’usage, un simple support de découverte, un outil pédagogique intégré dans une formation, ou un accompagnement plus complet avec de la médiation. »
Le projet, dont le budget est financé à environ 70 % par la Région Nouvelle-Aquitaine et complété par des fonds propres et du mécénat, est encore en phase expérimentale. À chaque fois que l’ENSC fait tester une expérience immersive à un demandeur d’emploi ou à des jeunes, il collecte des données pour améliorer le support. Au-delà du financement, la structure réfléchit déjà à la suite, notamment proposer leur outil pédagogique à des CFA, des MFR, d’organismes de formation, les convaincre par son côté innovant qui pourrait valoriser leur image. Ou encore des entreprises pour des usages ponctuels de découverte des métiers, lors de forums ou de salons.
Dans un contexte de tensions de recrutement, notamment dans le BTP et l’aide à la personne, ces outils pourraient jouer un rôle dans la découverte des métiers. Sans prétendre déclencher des vocations immédiates, ils contribuent à une meilleure compréhension des réalités professionnelles. « Ce n’est pas une vidéo qui va décider d’une orientation. Mais si on arrive à donner une première image juste d’un métier, on a déjà gagné quelque chose. »
