Mettre les gants, reprendre confiance

Paroles d’acteurs #Femmes

Depuis début 2022, le Judo Club de Rochefort donne des cours à des femmes victimes de violences. Le but étant de « renouer » avec son corps, retrouver sa confiance en soi et l’envie de se surpasser, de se retrouver à plusieurs. C’est en découvrant cette action de remobilisation que le Service départemental à la jeunesse, à l’engagement et aux sports (SDJES) de Charente Maritime a souhaité que l’association Profession Sport & Loisirs Poitou-Charentes (PSL) mette en place un dispositif similaire à La Rochelle.

La première interrogation de l’association a porté sur la nature de l’activité à proposer. « Il existe déjà beaucoup d’actions de mobilisation pour les femmes victimes de violence qui s’appuient sur les activités de position, comme le karaté ou l’escrime », précise Frédéric Mazière, coordinateur formation. « Nous mettons déjà en place régulièrement des actions de remobilisation par le sport pour un certain nombre de publics, et quand le projet est arrivé, j’ai commencé par regarder de quels éducateurs je disposais. « Boxe pluri’elles » est né comme ça. »

Le choix de l’activité s’est fait également sur le profil de l’encadrant, dans sa capacité à s’adapter à des publics avec des problématiques et des attentes particulières. C’est le métier de PSL de travailler avec les éducateurs sportifs. En l’occurrence, pour une action de ce type, il fallait trouver quelqu’un qui maîtrise la discipline, qui connaisse le public et qui privilégie une démarche non compétitive.

Car le principe n’est pas de proposer des cours de self-defense, mais d’utiliser la boxe comme prétexte à la rencontre et à la confrontation. Ainsi que de mettre les participantes en mouvement, avec une approche très personnalisée et individualisée. Pour la partie sophrologie, c’est une professionnelle qui intervient, elle-même éducatrice sportive, et qui possède une expérience de l’accompagnement de sportifs. Ce qui lui permet facilement de faire la passerelle entre les deux dimensions de l’action. À noter que tous les intervenants ont suivi un temps de préparation avec une psychologue.

Privilégier une activité individuelle n’est pas anodin. Dans le cadre d’un sport collectif, les différences de niveau obligent à s’appuyer sur des règles du jeu, ce qui peut constituer un frein pour certaines personnes. Avec une discipline individuelle, elles peuvent aller à leur rythme, s’approprier l’activité avec l’aide d’un animateur. Donc le vecteur sport individuel s’avère plus adapté que la pratique collective. Autre valeur ajoutée, la boxe oblige les gens à véritablement se confronter aux autres pour avancer, ce qui ne sera pas forcément le cas d’un sport d’équipe.

Une animation sportive avant tout

La commande était de s’adresser à un public de femmes victimes de violences. Mais l’association ne les considère pas comme des malades. « Notre métier c’est l’animation sportive, ce n’est pas le soin. Notre rôle est de proposer une activité qui permette aux gens d’avancer. Pour le repérage et la sélection des participantes, on s’est appuyé sur des intervenants qui travaillent déjà avec ce public particulier, comme le CIDFF. Quand on parle de violence, cela inclut toutes les sortes de violence, physique, psychologique, etc. Du coup nous avons sollicité d’autres structures comme l’Escale, Altea Cabestan, le centre médico psychologique, qui nous orientent des personnes aujourd’hui. »

Quand une session est programmée, les structures en sont informées et elles le font savoir à leur public. Les femmes intéressées entrent ou non en contact avec PSL. Un premier entretien a pour objet de déterminer les problématiques des personnes, les raisons qui les motivent à vouloir participer à l’action, leur niveau d’activité physique, leurs attentes. Elles reçoivent un petit formulaire qui précise les objectifs fixés, comme améliorer leur état physique et psychique global, augmenter leurs capacités fonctionnelles, se réapproprier leur image corporelle, gagner en confiance et améliorer leurs rapports à l’autre.

Les dates sont choisies en fonction de contraintes dictées par le planning de salle, l’emploi du temps des éducateurs, etc. Donc il faut que la constitution du groupe soit assez rapide, afin de ne pas perdre les premières inscrites. D’autant qu’elles se positionnent souvent à la dernière minute, quand elles sont en quelque sorte au pied du mur. Les femmes qui s’engagent le font aussi parce que l’occasion se présente.  

Avant de se mobiliser, les participantes sont donc pleinement informées sur la nature du programme, qui mêle boxe et sophrologie.  Tout ça validé par un certificat médical. « On valide leur inscription dans la mesure où elles sont volontaires et engagées. Certaines vont être un peu réticentes vis-à-vis de la boxe mais la sophrologie va les attirer. Le contraire est vrai également. L’intérêt de l’action, c’est ce mélange boxe – sophrologie, qui fonctionne bien.  Les deux sont complémentaires. »

Depuis la création de l’action, l’association a testé plusieurs formules. Tout d’abord deux demi-journées, respectivement consacrées à la sophrologie et à la boxe, des durées de séances plus longues, etc. La configuration finalement retenue consiste en un bloc d’une demi-journée qui associe boxe et sophrologie, dans cet ordre. Aujourd’hui, Le parcours dure environ dix à douze semaines, à raison d’une séance par semaine. Au fil du programme, les deux activités sont de plus en plus associées, les temps de sophrologie sont intercalés avec des temps de boxe.

L’importance du contexte

Les premières sessions se déroulaient dans une salle spécialisée, avec ses matériels, son ambiance particulière. Mais cet environnement ne convenait pas à toutes les participantes. Aujourd’hui, l’action se déroule dans un autre espace, plus ouvert et lumineux, moins « marqué » boxe. Les débuts de séances sont plus orientés sur l’activité sportive, avec de la mise en forme, des ateliers, du shadow boxing, des activités individuelles. Elles se poursuivent avec un peu de préparation physique, de la mise en mouvement avec ou sans gants, et se terminent par des petits jeux d’opposition.

L’association constitue des groupes d’une douzaine à une quinzaine de candidates. Elle avait initialement prévu d’organiser trois sessions, mais ne peut finalement garantir de n’en remplir que deux. Surtout qu’une certaine déperdition est incontournable, parce que dix semaines, c’est long. Et certaines femmes arrêtent en cours de route parce qu’elles ont le sentiment que ça leur suffit, ou tout simplement parce qu’elles n’accrochent pas au principe. « Certaines personnes se livrent plus que d’autres. Pour nous, le lien avec le CIDFF ce n’est pas seulement de l’orientation. On travaille également en direct avec la psychologue, pour que l’équipe puisse faire remonter des situations ou évoquer différents sujets. Les participantes aussi peuvent solliciter un rendez-vous d’urgence avec la psychologue, et ainsi contourner la file d’attente qui peut s’évérer très longue, quelle que soit la structure qui les accompagne. »

Les femmes concernées par l’action ne sont pas forcément en recherche d’emploi ou ne connaissent pas nécessairement des difficultés matérielles. Il y a des personnes suivies par les associations Altea et l’Escale, mais aussi des salariées, des migrantes qui peuvent rencontrer des difficultés d’ordre personnel avec des répercussions professionnelles, etc.

« Chez les participantes, nous observons une véritable transformation. Lors de la première session, elles sont toutes plaquées aux murs. Dès la deuxième, elles interagissent, elles échangent, elles se confrontent. Ce sont des observations, mais pas des choses mesurables. Avec le questionnaire de fin, on leur propose de verbaliser, de témoigner de ce qu’elles ont vécu. On leur dit, si vous aviez un message à faire passer à des futurs participants, quel serait-il ? Les témoignages sont nombreux, des petites phrases comme « J’ai rencontré mon corps différemment » « loin de toute violence je l’observais, plus puissant, plus harmonieux, plus ancré. »  Ces petites phrases, je les inclus dans le programme envoyé en amont aux candidates. »

En termes d’évaluation, un petit questionnaire de milieu de parcours est proposé aux participants, qui porte sur leur bien-être leur évolution, l’effet de l’activité. À l’issue de l’action, l’association fait le bilan avec ses partenaires. Le principal objectif est de faire en sorte que les participantes repartent avec des outils qu’elles pourront utiliser au quotidien, qu’elles soient autonomes, qu’elles reprennent une activité physique régulière. Et pourquoi pas la boxe. C’est pour cela que le parcours est limité dans le temps, afin d’éviter d’avoir cet effet de béquille et de se raccrocher sur un autre parcours.

« Boxe pluri’elles » est avant tout une proposition d’activité, qui se veut la plus simple possible. PSL ne cherche pas à connaître le détail de la situation des participantes et ne garde pas de lien avec elles. Les partenaires ne cherchent pas non plus à savoir qui participe à l’action ou pas. « On n’est pas intrusifs, on les prend telles qu’elles sont. Nous venons de faire la septième session. Depuis le début, grâce notamment à l’appui de l’État, le ministère des Sports, de la Jeunesse et de la Vie associative ainsi que la Délégation départementale aux droits des femmes et à l’égalité, nous avons accueilli environ 80 personnes. »