Laurence Bardon est directrice des opérations de l’Atelier Remuménage, situé quartier Saint-Michel à Bordeaux. Il y a quelques années, cette association avait animé le programme ImpulseR qui proposait un accompagnement personnalisé à l’attention des personnes réfugiées. Fort de cette expérience, Remuménage a présenté un dossier à l’AMI O2R, retenu pour la période 2025-2028.

Que pouvez-vous nous dire sur votre projet ?

Remuménage existe depuis 2001 et notre atelier chantier d’insertion a reçu son agrément en 2015. Notre activité tourne autour de la logistique, du déménagement et de la livraison vélo. Notre constat c’est que, pour les jeunes en rupture, les modes d’accompagnement classiques au sein d’un chantier d’insertion ne sont pas toujours adaptés. Ils sont souvent très réticents vis-à-vis des institutions, ils ont du mal à s’intégrer dans un programme et à respecter les règles.

Avec O2R, et comme nous avons l’expérience des personnes en situation de précarité au sein du chantier d’insertion, nous avons pensé intéressant de proposer un programme d’accompagnement global, sur mesure, qui va du repérage à l’emploi durable ou la formation qualifiante. Nous nous appuyons sur un maillage territorial composé d’autres acteurs, la mission locale, les structures de l’aide sociale à l’enfance, l’Arpeje, l’Institut Don Bosco, l’Association Laïque Le Prado, etc.

Quels publics visez-vous ?  

Avec ImpulseR, nous avions un public de réfugiés, mais pas sur le dispositif O2R. On a fait le choix de cibler les jeunes de moins de trente ans, en limitant leur nombre, parce que c’est difficilement gérable d’encadrer vingt personnes si on veut que le programme soit adapté. Si l’on compte toutes celles que nous allons rencontrer, qui ne suivront qu’une partie du parcours, on sera probablement à environ une soixantaine. Pour l’instant, on ne cherche pas à constituer des groupes parce qu’on est au démarrage et qu’on ne veut pas se fermer au public. C’est plus facile de conserver une certaine souplesse et nous ferons un point au deuxième semestre.

Quel est le territoire sur lequel vous intervenez ?

L’ensemble du département de la Gironde, mais surtout Bordeaux Métropole. Comme les activités se déroulent surtout à Bordeaux, on ne peut pas trop s’étendre. Et pour les publics, venir du Médoc ou de Haute Gironde, c’est compliqué. Nous sommes actuellement en relation avec la ville de Lormont, parce que dans les quartiers de Cenon, de Palmer vivent des jeunes désœuvrés, qui ont des problèmes avec la justice, des addictions, etc.

De quelle façon menez-vous le repérage ?  

Par rapport à ImpulseR, il faut l’intensifier un peu plus, mais nous avons déjà une bonne base. Nous travaillons avec plusieurs structures, qui effectuent des maraudes dans certains quartiers. C’est vrai que nous avons déjà un flux important de jeunes avec l’aide sociale à l’enfance, mais nous voulons éviter de n’agir toujours qu’avec les mêmes intervenants, ça permettra de diversifier notre façon de travailler.

Que proposez-vous dans la phase de remobilisation ?

La partie remobilisation dure trois mois au maximum. Notre objectif pour les participants est la reprise de confiance en soi, la création d’un nouveau lien de confiance, et leur redonner une dynamique personnelle et collective. Nous avons voulu l’axer sur différentes activités, à commencer par le sport avec le complexe sportif La Flèche. Nous avons aussi la formation numérique, dont le but est d’atteindre l’autonomie dans l’usage des outils pour, dans un premier temps, permettre l’accès aux droits en matière de santé, de logement, de recherche d’emploi. C’est un médiateur numérique qui anime cette activité. Enfin, nous avons des ateliers théâtre d’expression avec la compagnie Coup de Foudre. L‘intérêt est de développer la capacité à communiquer et de proposer de nouvelles formes d’expression. Ce qui fait un programme d’une quinzaine d’heures par semaine, réparties en demi-journées. On s’est dit que la remobilisation ne devait pas être trop intense, afin d’éviter les risques de décrochage.

Donc vous misez sur le collectif ? 

Nous voulons que nos groupes soient spécifiques pour la remobilisation, et ne pas mélanger nos participants avec d’autres publics, ça n’est pas l’objectif. Pour ce qui est de la partie sport et cohésion, nous sommes en train d’affiner les choses, de voir comment tenir compte des appétences des uns et des autres, parce qu’il existe beaucoup de choix d’activités possibles. La priorité, c’est que nous arrivions à motiver les jeunes, qu’ils prennent confiance en eux. Pour la taille des groupes, nous étudions plusieurs options, mais nous resterons sur un nombre limité, probablement trois ou quatre personnes.

En quoi consiste votre accompagnement ?

Déjà, le rythme change, les participants passent de deux ou trois rendez-vous par semaine à quasiment du temps plein, soit 26 heures sur quatre jours au sein du chantier d’insertion. Notre activité est par nature assez physique, en plus on est dans le transport et la livraison, les horaires ne sont pas fixes. On commence le matin à huit heures et il y a des jours où les équipes finissent tôt, d’autres un peu plus tard. Du coup, il est difficile de leur faire faire un atelier de posture professionnelle ou de prise de parole. Cependant, on fait deux à trois heures d’activité chaque semaine, dans des temps où ils ne sont pas occupés avec les activités économiques du chantier. Ils ont également des rencontres régulières avec le chargé d’insertion, c’est pour ça que nous établissons le planning à la semaine, à part les actions comme les visites d’entreprises, qui doivent être planifiées à l’avance, ou les ateliers vidéo que l’on prévoit certains jours de la semaine, par exemple tous les mercredis.

De quel type de suivi bénéficient-ils ?

L’accompagnateur socioprofessionnel effectue un suivi renforcé sur l’ensemble de leur parcours, qui va au-delà de ce qui est proposé normalement dans une structure d’insertion. On travaille les gestes professionnels, les savoir-faire et savoir-être. Avec l’académie Mano, nous leur proposons des ateliers sur la posture professionnelle, la prise de parole avec recours à la vidéo, etc. Dans cette phase, on a ce qu’on appelle « l’ouverture vers l’emploi durable et la formation », c’est-à-dire des visites d’entreprises, des stages en immersion, des parrainages de professionnels, de l’orientation vers les dispositifs complémentaires… c’est plus intensif que ce qu’on peut faire par ailleurs.

Selon vous, quelles sont les attentes du public O2R ?

Beaucoup de ces publics ont d’abord besoin de ressources financières. Ils vivent de petites missions intérim, de petits boulots, ils galèrent. Ils sont assez réticents vis-à-vis de l’accompagnement classique d’une mission locale ou d’un chantier d’insertion. Pour nous, c’est d’abord un gros problème de confiance en soi. Pour ce public-là, on s’est dit il fallait innover un peu, leur proposer quelque chose de différent que d’écrire un CV et une lettre de motivation. C’est pour ça que nous avons voulu des ateliers théâtre d’expression, pour les aider à prendre la parole, s’adresser à un futur employeur, avec un côté un peu ludique. Et dans le but de faciliter leur posture professionnelle par la suite.

Puisque vous êtes chantier d’insertion, est-ce qu’O2R change pour vos chargés d’insertion ?

Pour notre chargé d’insertion, le projet O2R implique un travail spécifique, qui nécessite plus de temps. C’est vraiment très différent de ce qu’on fait d’habitude. Mais nous n’avons pas augmenté le nombre d’encadrants techniques, qui est déjà très élevé par rapport aux autres structures d’insertion classiques, puisque notre activité concerne des équipes de deux ou trois salariés avec un camion. L’accompagnement renforcé mené par le chargé d’insertion apporte un plus indéniable à l’activité de l’encadrant technique.

Cet article est publié pour le compte de « La Place », la plateforme collaborative créée par la DGEFP, dédiée aux acteurs de l’AMI O2R et du PACTE de la Région Nouvelle-Aquitaine :