Les usages de l’IA dans l’apprentissage

Actus de la semaine Paroles d’acteurs

Jean-Luc Peuvrier est président fondateur de Stratice, un cabinet de conseils et de formation qui travaille sur la transformation digitale des organismes de formation. Sa clientèle est composée pour la quasi-totalité d’établissements privés, publics, de réseaux de structures de formation et de collectivités territoriales. En 2024, puis en 2025, il a mené deux études sur les usages de l’Intelligence Artificielle, dont les résultats seront présentés lors des JVM.

Comment sont venues ces études ?

Fin 2024, nous avons mené à notre initiative, en partenariat avec AINOA, l’association professionnelle sur la formation digitale et l’innovation pédagogique, le Synofdes et la FNADIR, une « Grande enquête sur les usages de l’intelligence artificielle en formation. » L’idée était de mesurer les impacts de l’intelligence artificielle dans les métiers en général, et particulièrement en formation. Nous voulions savoir quelle était véritablement la pratique sur le terrain, au-delà de quelques épiphénomènes que l’on pouvait rencontrer. Pour ce faire, nous avons interrogé 664 formateurs et 1 110 apprenants, majoritairement dans l’apprentissage.

Ensuite, en 2025, nous avons mené une deuxième enquêtepour le compte de la FNADIR, la Fédération nationale des directeurs de CFA, à l’occasion de ses 40 ans. Lors de son congrès annuel, nous avons animé une journée de prospective sur l’avenir de l’apprentissage. Le périmètre de cette étude dépassait la question de l’IA, elle abordait le numérique en général. Elle concernait exclusivement les CFA. Nous voulions aussi comparer les usages et le regard des formateurs sur les pratiques des apprenants.  

Quelle méthodologie avez-vous suivie ?

La différence entre les deux enquêtes, c’est que lors de la première, nous avions interrogé les formateurs et des apprenants, et dans celle de 2025, nous avons sollicité les directeurs, les formateurs et les apprentis. Nous avons donc recueilli le regard des trois catégories d’acteurs internes aux CFA.

Il faut préciser que, particulièrement chez les formateurs, nous constatons une vision assez enthousiaste de l’IA, qu’il faut toujours modérer parce que ne répondent à une enquête en ligne que ceux qui sont plutôt intéressés qui ont déjà mis en place des choses, qui ont déjà expérimenté, et veulent parler de leurs retours d’expérience.

Avant de parler des principaux résultats de ces travaux, pouvez-vous nous préciser ce que vous entendez par IA ?

Ce que nous entendons par IA dans le cadre de ces enquêtes c’est l’IA générative. Pour simplifier, Chat GPT, parce que c’était à l’époque l’outil le plus connu et le plus utilisé. En quelque sorte, il est devenu à l’IA ce que le frigidaire est par rapport au réfrigérateur. Donc dans le cadre de nos deux enquêtes, on était bien uniquement sur les usages des IA génératives.

Vous allez présenter vos conclusions lors des prochaines JVM, allez-vous le faire séparément pour chacune des enquêtes ?

Je vais lier les deux parce que nous avons noté des évolutions et des constantes par rapport aux questions qui étaient quasiment les mêmes de l’une à l’autre. La comparaison est intéressante parce que nous avons connu entre-temps une accélération impressionnante dans les usages des IA génératives.

Quels sont les éléments les plus marquants dans ceux que vous avez observés ?

Le point le plus important qui ressort de nos travaux, quels que soient les publics interrogés, c’est la recherche de gain de temps. Qu’est-ce que vous apporte l’IA ? Gagner du temps. C’est quelque chose qui ressort en permanence. De plus, les utilisateurs nous ont dit que c’est un outil du quotidien, devenu aussi courant que le smartphone.

Du côté des apprenants, on constate une évolution importante, c’est leur utilisation des outils d’IA générative comme des supports à l’apprentissage, des aides, des tuteurs virtuels. Pour simplifier, « quand je ne comprends pas ce que me dit le formateur, je demande à l’IA de m’expliquer. L’IA est parfois présentée, comme un assistant pédagogique. Ce n’était pas le cas en 2024, ce qui laisse penser que les apprenants se sont rapidement rendu compte que l’IA peut les aider dans une étape d’apprentissage, même s’ils ne vont pas forcément la solliciter en priorité.

Autre élément intéressant, issu de la deuxième enquête, ce sont les points de vue des directeurs que nous n’avions pas interrogés en 2024. C’est-à-dire comment ils voient l’impact que peut avoir le numérique et l’IA pour leur organisation, quels leviers de transformation peuvent-ils apporter ?

Vous pouvez nous en dire plus sur ce point ?

Selon nous, les directeurs ont abordé l’intelligence artificielle de manière plus globale, pas uniquement l’intelligence artificielle générative permettant de produire des choses plus rapidement, mais aussi des solutions d’intelligence artificielle pouvant être intégrées dans des applications par exemple, permettant de faire de la planification, d’optimiser des process, d’améliorer la productivité des tâches administratives.

Les CFA traversent une période de tension financière avec la baisse des coûts contrats, certaines entreprises qui ne touchent plus d’aides à l’embauche des apprentis.  Les directeurs voient très clairement dans les outils numériques, des gains de productivité et d’économie d’échelle. C’est un regard supplémentaire par rapport à l’enquête de 2024 puisque nous n’avions pas interroger les directeurs à l’époque.

À quoi faut-il s’attendre dans les années à venir ?

L’enquête de 2024 montrait un usage des IA beaucoup plus important dans la vie personnelle que dans la vie professionnelle ou en formation. Il y a vraiment une attente de la part des utilisateurs, aussi bien du côté des formateurs que du côté des apprentis. Et une attente de formation vis-à-vis de leur direction, autant aux outils utilisés par le CFA que par les outils présents dans les entreprises.

De leur côté, les formateurs ont une pression de leur hiérarchie qui leur demande d’optimiser les temps de préparation, les temps de suivi, les temps administratifs qui restent incontournables. Ils ont la pression de l’autre côté, des apprenants, qui sont des utilisateurs au quotidien de ces IA génératives. Les formateurs n’ont pas suivi le même mouvement, ou tout du moins pas aussi rapidement. Ils sont demandeurs de deux choses, dont l’évidence sera plus en plus marquée en 2026, à savoir des formations pour mieux maîtriser les outils et avoir la capacité de répondre aux injonctions de la direction, et de pouvoir guider, voire au moins de comprendre ce que font leurs apprenants.

Ils ont également besoin d’un cadre d’usage. Ce sera certainement le point d’achoppement de l’année 2026 parce que on est obligé de raisonner sur des délais très courts aujourd’hui. C’est-à-dire que si on ne met pas des cadres d’usage, chacun va essayer de faire au mieux mais ce sera très compliqué à gérer dans un même établissement, entre les différents formateurs qui ne fixeront pas les mêmes règles. Les directions commencent à en avoir conscience, mais n’ont pas forcément encore passé le cap de concevoir ce cadre d’utilisation.

Dans le cadre des 5e Journées Vincent Merle à Pessac, l’intervention de Jean-Luc Peuvrier aura lieu le mardi 24 mars de 13h45 à 15h15, lors de la table ronde ayant pour thème « Quels usages de l’IA par les organismes de formation ? Pour quels besoins ? Vers quel accompagnement ? »