
Depuis plusieurs années, La Maison d’à Côté, tiers-lieu installé à La Souterraine, accueille des habitants autour d’activités culturelles, manuelles et conviviales. Pour présenter sa réponse à l’AMI O2R, l’association s’est appuyée sur ce qui fait déjà son identité, à savoir un lieu où chacun peut entrer librement, participer à une activité et reprendre progressivement confiance en lui. Pour Yassine Sellam, bénévole de l’association, c’est cette relation qui permet ensuite d’envisager un accompagnement vers l’emploi.
Avant de parler d’O2R, pouvez-vous nous présenter la Maison d’à Côté ?
La Maison d’à Côté est avant tout un tiers-lieu. Son idée, c’est de proposer un espace ouvert où des personnes très différentes peuvent se rencontrer autour d’activités variées. On organise des ateliers cuisine, du jardin partagé, du bricolage, des jeux de société, du théâtre, de la peinture, de la poterie, de la médiation numérique… Il y a aussi un café associatif où les gens peuvent simplement venir discuter. Ce qui est important pour nous, c’est que ces activités soient ouvertes à tout le monde. On ne veut pas qu’une personne ait le sentiment qu’elle vient parce qu’elle est en difficulté ou parce qu’elle relève d’un dispositif particulier. Ici, chacun vient avant tout parce qu’il a envie de participer à quelque chose.
Au fil du temps, on s’est rendu compte que ce fonctionnement permettait à des personnes très isolées de retrouver progressivement une vie sociale. Certaines venaient d’abord pour une activité précise, puis elles revenaient, rencontraient d’autres gens, prenaient confiance et finissaient parfois par proposer elles-mêmes un atelier ou par s’investir dans la vie de l’association.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de répondre à l’appel à manifestation d’intérêt O2R ?
Quand on a découvert O2R, on s’est dit que cela correspondait finalement assez bien à ce que l’on faisait déjà. Nous accueillions déjà des personnes très éloignées de la vie sociale, parfois aussi de l’emploi, mais ce n’était pas présenté comme un accompagnement vers l’insertion. Le dispositif nous a surtout permis de mettre des mots sur des situations que nous rencontrions déjà. Nous nous sommes rendu compte qu’une partie des personnes qui fréquentaient la Maison d’à Côté entraient dans cette catégorie des publics dits « invisibles ».
Au départ, nous avons aussi eu beaucoup de questions sur les critères du dispositif. Nous voulions comprendre ce qui était réellement attendu, savoir quels publics étaient concernés et jusqu’où nous pouvions aller dans l’accompagnement. Il nous a fallu un peu de temps pour avoir toutes les réponses, mais l’idée de départ était surtout de rester cohérents avec nos valeurs, c’est-à-dire accueillir les personnes là où elles en sont et leur permettre de reprendre progressivement confiance.
Vous ne vous présentez pourtant pas comme une structure d’insertion professionnelle…
Non, et c’est justement ce qui fait notre particularité. Notre premier objectif n’est pas de parler d’emploi. Ce que nous cherchons d’abord, c’est à recréer du lien. Beaucoup de personnes qui arrivent chez nous sont isolées. Certaines ne sortent quasiment plus de chez elles, d’autres ont vécu des ruptures personnelles ou professionnelles, ou simplement perdu l’habitude d’être avec les autres. Si on accueille directement quelqu’un en lui parlant d’accompagnement ou d’insertion, il y a un risque qu’il reparte aussitôt. Nous préférons qu’il découvre d’abord le lieu, participe à une activité, échange avec ceux qui sont présents. C’est souvent à partir de là que la relation se construit. Finalement, l’emploi n’est pas le point de départ. Il arrive plus tard, quand la personne est prête à en parler.
Comment repérez-vous les publics qui pourraient bénéficier d’O2R ?
Nous travaillons évidemment avec beaucoup de partenaires du territoire. Les associations, les travailleurs sociaux, les structures qui accueillent déjà ces publics et nous les orientent parfois. Mais il y a aussi beaucoup de gens qui arrivent simplement parce qu’ils ont entendu parler de la Maison d’à Côté. Ils viennent boire un café, participer à un atelier ou accompagner quelqu’un. Au début, on ne cherche pas forcément à savoir immédiatement s’ils relèvent d’O2R ou non. On fait connaissance. On discute. On observe aussi comment ils se sentent dans le groupe.
Cela dit, ces publics sont souvent difficiles à définir. Nous rencontrons parfois des personnes qui entrent clairement dans le dispositif mais qui disparaissent très vite. À l’inverse, nous suivons aussi des personnes qui ne relèvent pas encore d’O2R mais qui commencent à s’isoler, à décrocher ou à rencontrer des difficultés importantes. Dans ces situations, notre objectif est parfois simplement d’éviter qu’elles ne deviennent demain des publics invisibles. C’est aussi pour cette raison qu’il est très difficile d’estimer le nombre de personnes concernées sur un territoire. Les parcours évoluent en permanence et les situations changent très vite.
Vous ne présentez pas immédiatement O2R aux personnes qui entrent dans votre lieu. Pourquoi ?
Parce qu’au départ, ce n’est pas le plus important. Quand quelqu’un arrive ici, nous n’allons pas lui parler tout de suite d’un dispositif ou lui demander de remplir des documents. Ce serait souvent la meilleure façon de le faire partir. Nous préférons laisser les choses se faire naturellement. Au fil des échanges, lorsque la confiance s’installe, les personnes commencent souvent à parler de leur parcours, de leurs difficultés ou de leurs envies. C’est seulement à ce moment-là que nous pouvons leur expliquer qu’il existe un accompagnement plus individualisé.
Nous avons aussi fait évoluer notre manière de travailler sur la question des données personnelles. Avant O2R, nous comptions simplement le nombre de participants aux activités. Aujourd’hui, nous essayons de garder une trace des personnes qui fréquentent régulièrement le lieu, qu’elles relèvent ou non du dispositif. Cela permet d’éviter toute différence de traitement. Les personnes voient bien que nous ne leur demandons pas des informations parce qu’elles seraient particulièrement ciblées. Nous ne voulons jamais forcer les choses. Les personnes viennent ici de leur propre initiative et nous souhaitons que cette liberté reste au cœur de notre manière d’accompagner. Quand quelqu’un cesse de venir alors que nous avions commencé à créer une relation, il nous arrive de lui passer un coup de téléphone. Mais s’il ne souhaite plus revenir, nous respectons son choix.
Comment se construit ensuite la remobilisation ?
Pour nous, il n’y a pas vraiment une frontière très nette entre le repérage, la remobilisation et l’accompagnement. Tout commence dès que la personne franchit la porte de la Maison d’à Côté. Quand quelqu’un participe à un atelier, ce n’est pas uniquement pour apprendre à jardiner, cuisiner ou bricoler. Ce qui nous intéresse, c’est ce que cette activité va lui permettre de retrouver. On voit des personnes qui, au départ, restent en retrait, observent beaucoup, parlent peu. Puis, petit à petit, elles commencent à échanger avec les autres, à proposer une idée, à donner un coup de main. Pour nous, cette évolution est déjà une forme de remobilisation. Les activités servent surtout de support. Elles permettent de reprendre confiance, de retrouver un rythme, de recréer des habitudes, de découvrir des compétences parfois oubliées. Il arrive même que des participants finissent par proposer eux-mêmes un atelier ou par transmettre un savoir-faire aux autres. À ce moment-là, on voit bien qu’ils ne sont plus seulement dans une posture de bénéficiaires, ils redeviennent acteurs.
À quel moment abordez-vous la question de l’emploi ?
Cela dépend vraiment des personnes. Certaines arrivent déjà avec un projet professionnel en tête. Elles savent qu’elles veulent retrouver un emploi ou une formation et elles en parlent rapidement. Pour d’autres, c’est complètement prématuré. Quand une personne n’ose déjà plus sortir de chez elle ou qu’elle a perdu confiance depuis plusieurs années, lui parler immédiatement de travail n’aurait pas beaucoup de sens. Nous préférons partir de ce qu’elle est capable de faire aujourd’hui. Si quelqu’un prend plaisir à cuisiner avec d’autres, si une personne montre un intérêt particulier pour le bricolage ou l’informatique, on peut s’appuyer là-dessus. Petit à petit, cela permet d’ouvrir une discussion sur la suite du parcours.
Travaillez-vous en lien avec les autres acteurs du territoire ?
Le partenariat est indispensable. Nous ne prétendons pas répondre à toutes les situations. Dès qu’une personne a besoin d’un accompagnement spécifique, nous faisons appel aux structures compétentes. Nous travaillons avec les travailleurs sociaux, les associations, France Travail, les professionnels de santé ou encore les structures spécialisées lorsque c’est nécessaire. Nous nous voyons plutôt comme un maillon de la chaîne. Notre rôle est souvent de créer le premier lien ou de redonner suffisamment confiance pour que la personne accepte ensuite d’aller vers d’autres interlocuteurs. Nous privilégions beaucoup le bouche-à-oreille et les relations de proximité avec les partenaires. Nous savons que cela nous permet de toucher moins de monde qu’une grande campagne de communication, mais nous avons le sentiment que les personnes arrivent avec davantage de confiance parce qu’elles ont été orientées par quelqu’un qu’elles connaissent déjà.
O2R vous a-t-il amenés à modifier votre façon de travailler ?
Avec O2R, nous avons dû mettre en place un suivi plus précis. Nous essayons désormais d’identifier les personnes qui fréquentent régulièrement la Maison d’à Côté, tout en restant très vigilants sur la manière de recueillir leurs données. Nous voulons que tout le monde soit accueilli de la même façon. Les personnes qui relèvent d’O2R ne sont pas distinguées des autres participants. Cela permet d’éviter toute stigmatisation. Finalement, le principal changement apporté par O2R concerne surtout le suivi administratif. En revanche, notre manière d’accueillir les personnes reste la même.
Avez-vous déjà identifié des profils qui reviennent plus souvent que d’autres ?
C’est encore trop tôt, mais nous observons tout de même quelques tendances. Par exemple, nous avons plusieurs personnes qui sont en cours de diagnostic de neurodivergence. Certaines cherchent à comprendre pourquoi elles se sentent différentes depuis des années. D’autres sont engagées dans des démarches autour de troubles du spectre de l’autisme ou du trouble de l’attention. Très souvent, elles nous expliquent qu’elles ont le sentiment de ne pas avoir trouvé leur place ou de ne pas avoir été comprises. Nous accueillons aussi des personnes qui viennent simplement parce qu’elles ne supportent plus de rester seules chez elles. Elles ont besoin de voir du monde, de faire quelque chose, de retrouver un cadre. Leur première demande, c’est souvent de recréer un lien avec les autres.
Avec quelques mois de recul, qu’est-ce qui vous a le plus surpris ?
Ce qui nous a probablement le plus surpris, c’est le temps nécessaire pour construire une véritable relation de confiance. Nous pensions que certaines étapes iraient plus vite. En réalité, les personnes ont souvent besoin de plusieurs semaines, parfois davantage, avant d’accepter de parler de leur situation ou de nous autoriser à transmettre leurs informations. Aujourd’hui encore, plusieurs personnes savent qu’elles pourraient intégrer pleinement O2R. Elles connaissent le dispositif, elles viennent régulièrement, elles échangent avec nous, mais elles ne souhaitent pas encore franchir cette dernière étape. Et nous respectons complètement leur rythme.
L’accompagnement demande du temps. Le lien de confiance ne se décrète pas, il se construit progressivement. Nous cherchons à rester très souples dans notre manière de travailler. Chaque parcours est différent. Nous avons un cadre à respecter, bien sûr, mais nous essayons de nous adapter en permanence aux besoins des personnes.
Cet article est publié pour le compte de « La Place », la plateforme collaborative créée par la DGEFP, dédiée aux acteurs de l’AMI O2R et du PACTE de la Région Nouvelle-Aquitaine :
