Installée à Panazol, la Fondation Delta Plus a développé dans le cadre du programme O2R un projet singulier baptisé Job Impulse, qui consiste à repérer, remobiliser et accompagner des personnes reconnues travailleurs handicapés, souvent éloignées depuis longtemps de toute dynamique professionnelle. Une approche directement liée à l’histoire de la fondation et à son expertise dans l’accompagnement du handicap psychique et du travail protégé. Maggy Reine, cheffe de service administratif et Lise Lamonnerie, référente Job Impulse, en expliquent le principe.

Comment la Fondation Delta Plus en est-elle venue à s’engager dans le dispositif O2R ?

La Fondation Delta Plus s’inscrit depuis longtemps dans une logique d’ouverture. Nous travaillons déjà à travers plusieurs plateformes comme PLIMOT, Job Coach ou encore Contrat Impact Social. Pendant longtemps, nous avons également été franchisés Messidor pour la mise en place d’un ESAT de transition.

Depuis notre passage en fondation, cette volonté de désinstitutionalisation est devenue un axe majeur. L’idée, c’est que l’ESAT ne soit plus seulement un lieu fermé sur lui-même, mais un véritable tremplin vers l’extérieur. Dès qu’il y a des appels à projets ou des appels à manifestation d’intérêt qui vont dans ce sens, nous essayons de nous positionner. Lorsque l’opportunité O2R s’est présentée, cela correspondait parfaitement à ce que nous faisons déjà, c’est à dire aller chercher des personnes qui sont, en quelque sorte, invisibles et travailler leur remobilisation vers l’emploi.

Pourquoi avoir fait le choix d’un public spécifiquement reconnu travailleur handicapé ?

C’est directement lié au public que nous accompagnons historiquement. La majorité des projets O2R s’adressent à un public large, alors que nous avons constaté qu’il existait un besoin particulier concernant les personnes reconnues travailleurs handicapés. Une personne peut avoir une reconnaissance en qualité de travailleur handicapé sans pour autant être orientée vers un acteur précis de l’emploi, que ce soit en milieu ordinaire, en ESAT ou via d’autres dispositifs spécialisés. Elle figure dans les fichiers de la MDPH, mais ces informations ne sont pas partagées. Concrètement, cela signifie qu’un grand nombre de personnes en situation de handicap ne sont suivies par personne. Souvent, elles perçoivent l’AAH et considèrent que France Travail ne peut rien faire pour elles. Elles ne sont pas invisibles au sens strict, mais elles sont invisibles pour le réseau de l’emploi.

En quoi ce public présente-t-il des besoins particuliers en matière de remobilisation ?

Ce qui caractérise beaucoup de nos bénéficiaires, c’est la rupture. Nous accompagnons des personnes qui ont connu des cassures importantes dans leur parcours. Nous avons par exemple testé des immersions en ESAT ou en ESAT de transition avec certaines personnes très motivées au départ. Sur le papier, tout semblait fonctionner. Elles acceptaient le cadre protégé, les horaires, l’encadrement. Mais parfois, après une seule journée, la personne se retrouve submergée par la pression et réalise qu’elle n’est plus du tout en capacité de reprendre immédiatement une activité, même en milieu protégé.

Nous devons alors retravailler des choses extrêmement basiques, reprendre des horaires réguliers, retrouver un rythme quotidien, réapprendre la sociabilisation. Certaines personnes vivent chez elles depuis des années et ne supportent plus le collectif. Le simple fait d’avoir une personne qui leur donne des consignes ou d’intégrer une équipe devient extrêmement difficile.

Ce type de difficulté existe pourtant aussi chez d’autres publics éloignés de l’emploi ?

Notre public présente souvent des ruptures particulièrement longues et profondes. Dans un ESAT classique, les personnes arrivent souvent d’IME, elles ont déjà effectué des stages, elles connaissent le milieu protégé. Notre public O2R est différent. Nous accompagnons des personnes qui parfois n’ont plus travaillé depuis dix ou vingt ans. Certaines sont volontaires mais se retrouvent rapidement rattrapées par leur handicap, par la fatigabilité, par des limitations physiques ou psychiques qui rendent même un stage extrêmement difficile. Aujourd’hui, nous avons d’ailleurs une typologie très marquée. Pratiquement l’ensemble de nos bénéficiaires présentent des troubles psychiques. Nous avons très peu de handicaps physiques. Sur les dossiers que nous suivons actuellement, la quasi-totalité concerne du handicap psychique.

Comment s’est déroulé le lancement du projet ?

Nous avons commencé le 1er août. C’était une période un peu particulière puisque nous n’avions aucun outil. Il a fallu tout construire. Nous nous sommes mis immédiatement au travail en équipe pour préparer les supports, organiser les présentations, construire une cartographie des acteurs à rencontrer sur le territoire. Concrètement, nous avons commencé les présentations début septembre. En parallèle, nous avons rapidement eu nos premiers bénéficiaires, ce qui nous a obligés à mener simultanément la promotion du dispositif et les premiers accompagnements. Les premiers mois ont aussi demandé énormément de travail administratif. Il fallait maîtriser un outil que nous étions littéralement en train de créer.

Le repérage constitue-t-il un exercice nouveau pour vous ?

Complètement. La remobilisation fait déjà partie de notre culture professionnelle, notamment à travers nos activités en ESAT ou sur d’autres plateformes. En revanche, aller repérer les publics, présenter le dispositif, convaincre les partenaires, cela représentait quelque chose de beaucoup plus nouveau. Il a fallu aller « vendre » le dispositif sur l’ensemble du territoire. Nous intervenons sur toute la Haute-Vienne, ce qui représente un territoire très large. Nous avons beaucoup travaillé avec les maisons France Services, notamment dans les petites communes rurales. Souvent, leurs équipes nous disent, « nous connaissons des personnes qui auraient besoin d’un accompagnement », mais nous n’avons pas le temps de les suivre réellement.

La communication auprès des partenaires a-t-elle porté ses fruits ?

Oui, clairement. Nous avons par exemple présenté le dispositif au GEM Limoges. Un mois plus tard, ils nous rappelaient pour nous orienter cinq personnes qui correspondaient parfaitement aux critères du dispositif. Il arrive aussi que certaines structures paraissent peu intéressées au départ. Puis, plusieurs mois après, elles reviennent vers nous parce qu’elles ont identifié des besoins. Nous avons compris assez vite qu’à chaque présentation, même si elle ne produit rien immédiatement, nous plantons une graine. Le travail finit souvent par porter ses fruits plus tard.

Comment expliquez-vous aux partenaires la manière d’identifier les bénéficiaires ?

Le premier critère, c’est évidemment la reconnaissance de travailleur handicapé. C’est véritablement notre porte d’entrée. Mais il existe aussi beaucoup de situations intermédiaires. Il nous arrive d’identifier des personnes qui sont manifestement en situation de handicap sans disposer officiellement d’une RQTH. Dans ces cas-là, nous pouvons accompagner la personne dans la constitution du dossier MDPH. Nous leur expliquons parfois qu’il faut d’abord régulariser cette situation administrative avant d’intégrer pleinement le dispositif. Cela fait aussi partie de notre travail d’accompagnement.

Quel discours tenez-vous aux bénéficiaires lorsque vous démarrez un accompagnement ?

Pour nous, le point de départ absolu, c’est que la personne soit actrice de son avenir. Nous ne voulons surtout pas reproduire une logique institutionnelle qui pourrait les mettre en difficulté. Beaucoup ont déjà eu des expériences compliquées avec certaines institutions et ne veulent plus entendre parler d’accompagnement trop formel. Nous leur expliquons très simplement, c’est votre projet. Vous décidez du rythme. Nous proposons, nous n’imposons rien. Au départ, nous ne parlons quasiment pas d’emploi. Ce serait contre-productif. Nous commençons par créer la relation de confiance. Nous travaillons sur les freins immédiats, nous remettons en place certains repères. Nous pouvons proposer des ateliers numériques, organiser des sorties, accompagner certaines démarches administratives, parfois même jouer un rôle d’intermédiaire avec des assistantes sociales ou des curateurs. L’insertion professionnelle, nous l’abordons souvent beaucoup plus tard dans le parcours.

Travaillez-vous seul avec les bénéficiaires ?

Sur un territoire comme la Haute-Vienne, nous considérons que tous les professionnels qui gravitent autour de la personne sont nos partenaires assistants sociaux, éducateurs, animateurs, structures médico-sociales. Nous travaillons très régulièrement en lien avec eux. Nous organisons souvent des bilans tripartites, des entretiens communs, des temps d’échange. Nous ne sommes qu’une passerelle supplémentaire dans le parcours de la personne.

Comment se traduit concrètement la remobilisation ?

Pour nous, la remobilisation commence dès l’instant où la personne accepte d’entrer dans le dispositif. Nous ne faisons pas de distinction rigide entre remobilisation et accompagnement. À partir du moment où la personne s’engage, le travail démarre. Ensuite, nous adaptons les actions aux besoins. Cela peut être un atelier numérique très basique, apprendre à utiliser une messagerie électronique, comprendre comment fonctionne Ameli, savoir gérer des démarches en ligne. Cela peut être aussi des sorties collectives très simples : aller marcher, promener des chiens à la SPA, participer à une activité extérieure. Nous travaillons beaucoup sur la resocialisation, parce que certaines personnes vivent complètement isolées depuis longtemps. Nous faisons aussi du coaching individuel lorsque la personne approche d’un stage ou d’une reprise d’activité, avec travail sur le CV, préparation à un entretien, simulations, conseils très concrets.

Qu’est-ce qu’une sortie positive selon vous ?

Pour nous, une sortie positive, c’est déjà lorsqu’une personne retrouve la capacité d’effectuer un stage, que ce soit en entreprise ordinaire ou en atelier protégé. Nous ne considérons pas que tout le monde doit absolument viser immédiatement le milieu ordinaire. L’essentiel, c’est de remettre progressivement la personne en mouvement. L’objectif important reste aussi l’inscription à France Travail, parce que nous voulons organiser une continuité après notre accompagnement. Nous travaillons d’ailleurs rapidement en lien avec les conseillers France Travail ou Cap Emploi afin d’éviter toute rupture. Notre logique est très simple, nous refusons qu’une personne soit accompagnée intensivement pendant six mois pour ensuite se retrouver seule du jour au lendemain. Même après la fin officielle du dispositif, nous continuons à maintenir un lien lorsque c’est nécessaire.

Quels objectifs vous ont été fixés ?

Notre objectif global est d’accompagner 75 personnes sur trois ans, soit environ 25 personnes chaque année. Nous fonctionnons en entrée-sortie permanente. Chaque accompagnement commence dès l’instant où la personne est inscrite sur la plateforme. Mais au fond, notre véritable objectif dépasse les chiffres. Ce que nous cherchons avant tout, c’est permettre à des personnes souvent très éloignées, parfois oubliées du système, de redevenir progressivement actrices de leur avenir et de retrouver une dynamique qu’elles pensaient parfois définitivement perdue.

Cet article est publié pour le compte de « La Place », la plateforme collaborative créée par la DGEFP, dédiée aux acteurs de l’AMI O2R et du PACTE de la Région Nouvelle-Aquitaine :