Deuxième article de la série consacrée à l’illettrisme en Nouvelle-Aquitaine. À cette occasion, nous nous rendons en Charente.

Depuis août 2023, l’Udaf de la Charente porte une mission départementale de coordination autour de la lutte contre l’illettrisme. Une mission originale, qui ne consiste pas à dispenser directement des formations, mais à fédérer les acteurs, sensibiliser les institutions et mieux comprendre les réalités du territoire. Trois ans après son lancement, Céline Dei Tos, coordinatrice revient sur les enseignements tirés de cette expérience et sur les défis qui restent à relever.
Pouvez-vous nous expliquer comment cette mission est née ?
Cette mission est portée par l’Udaf de la Charente depuis la fin du mois d’août 2023. À l’origine, il s’agissait d’une coordination linguistique mise en place sur le territoire du Grand Angoulême dans le cadre de la politique de la ville. Le financement était prévu pour trois ans, avec l’idée qu’au terme de cette période il faudrait soit démontrer la pertinence de l’action pour trouver des financements pérennes, soit considérer qu’elle avait répondu à un besoin ponctuel.
Très vite, les services de l’État se sont saisis du sujet. Ils ont constaté que la question de l’illettrisme révélait un vide important dans le paysage local. Dans le même temps, plusieurs indicateurs commençaient à mettre en évidence une situation préoccupante en Charente. C’est dans ce contexte que l’Udaf a été sollicitée pour porter une mission à l’échelle départementale.
Pourquoi l’Udaf alors qu’elle n’est pas historiquement identifiée sur cette thématique ?
C’est vrai que les Udaf ne sont pas spontanément associées à la lutte contre l’illettrisme bien qu’elle s’intéresse à tous les aspects de la vie des familles. Mais les services de l’État cherchaient un acteur capable d’intervenir sur l’ensemble du département. La Charente présente des réalités territoriales très différentes entre le Nord-Charente, le Sud-Charente, le Cognaçais ou encore l’agglomération d’Angoulême. Beaucoup d’associations effectuent un travail remarquable sur leur territoire d’intervention, mais peu disposent d’une capacité d’action départementale.
L’Udaf de la Charente avait cette légitimité. Elle fédère plus de 70 associations familiales et compte près de 140 salariés. Elle est implantée sur tout le territoire et bénéficie d’une reconnaissance institutionnelle importante. Elle menait déjà une action d’accompagnement des jeunes décrocheurs scolaires. C’est ce qui a conduit les services de l’État à lui confier cette mission
Quel était votre rôle lorsque vous avez pris vos fonctions ?
Ma feuille de route initiale tenait en une formule, créer du lien. L’idée était de repérer tous les acteurs qui, directement ou indirectement, sont confrontés aux conséquences de l’illettrisme et de les faire travailler ensemble. Au départ, cela semblait relativement simple. Puis je me suis rendu compte que l’illettrisme était présent absolument partout.
On le retrouve dans les problématiques d’emploi, de logement, de santé, de mobilité, d’accès aux droits, de parentalité, de surendettement ou encore dans les parcours de protection de l’enfance. Plus j’avançais, plus je découvrais de nouveaux secteurs concernés. Aujourd’hui encore, je continue à rencontrer des professionnels qui travaillent sur les mêmes problématiques que la coordination, sans forcément les nommer comme telles.
Pouvez-vous nous donner un exemple ?
Très récemment, en échangeant avec une élue locale, j’ai rencontré la coordinatrice d’un Contrat local de santé. Nous nous sommes aperçues que nous travaillions exactement sur les mêmes difficultés, mais par des portes d’entrée différentes. Elle abordait les questions sous l’angle de la santé. Moi sous celui de l’illettrisme. Pourtant, les publics étaient souvent les mêmes. C’est quelque chose que je constate régulièrement. Beaucoup d’acteurs se débattent avec les mêmes réalités sans forcément avoir conscience qu’ils travaillent sur des enjeux communs.
Qu’avez-vous découvert sur la situation de l’illettrisme en Charente ?
D’abord que les représentations nationales ne correspondent pas toujours à la réalité du territoire. On considère souvent que l’illettrisme est principalement concentré dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville. Or, en Charente, les situations les plus préoccupantes ne se trouvent pas nécessairement là où on les attend.
Les territoires ruraux et hyper-ruraux sont particulièrement concernés. Des phénomènes de repli sur soi, d’isolement, de difficultés d’accès aux services ou à la mobilité y sont observés, ils viennent renforcer les situations d’illettrisme. Les besoins sont réels mais les personnes sont souvent très difficiles à mobiliser. Elles viennent parfois une ou deux fois, puis disparaissent. Cela interroge profondément nos méthodes d’accompagnement.
Comment avez-vous amélioré votre connaissance du territoire ?
Essentiellement en allant sur le terrain. J’ai beaucoup pris mon téléphone et encore plus ma voiture. Pendant plusieurs mois, j’ai rencontré les acteurs locaux les uns après les autres. Je suis allée assister à des réunions, des assemblées générales, des bilans d’action. J’ai observé, écouté, recueilli les constats du terrain. C’est comme ça que la mission s’est progressivement construite. Je dirais même qu’elle continue de se construire aujourd’hui. Quand je regarde ces trois années, je n’ai pas le sentiment d’avoir terminé ce travail d’exploration. J’affine encore ma compréhension des réalités locales.
Vous avez travaillé auparavant auprès de publics en difficulté. Cette expérience vous a-t-elle aidée ?
Enormément. Avant d’arriver à l’Udaf de la Charente, j’ai travaillé pendant plus de vingt ans comme formatrice. J’ai accompagné des enfants, des adolescents, des adultes en situation d’illettrisme ainsi que des personnes apprenant le français. J’avais donc une bonne connaissance des publics concernés. En revanche, la coordination représentait quelque chose de nouveau. Il a fallu apprendre à prendre de la distance et à agir davantage sur les systèmes que sur les situations individuelles.
Vous évoquez souvent la nécessité de sensibiliser les acteurs. Pourquoi est-ce encore nécessaire aujourd’hui ?
Parce que la définition même de l’illettrisme reste mal connue. Beaucoup de personnes confondent encore illettrisme, analphabétisme, difficultés liées à l’apprentissage du français ou simple manque de pratique de la lecture. Même parmi les élus ou les professionnels de l’insertion, la réalité de l’illettrisme est parfois mal comprise.
J’entends régulièrement des réflexions du type : « Que fait l’école ? » ou encore « Le problème vient des réseaux sociaux ». Si les choses étaient aussi simples, elles seraient réglées depuis longtemps. La première difficulté reste donc de faire comprendre ce qu’est réellement l’illettrisme : vivre en tant qu’adulte dans une société où les compétences de base nécessaires à l’autonomie ne sont pas maîtrisées.
Vous insistez aussi sur la nécessité de faire entendre la parole des personnes concernées.
Je suis convaincue que personne ne parle mieux de l’illettrisme que celles et ceux qui le vivent. Pendant longtemps, nous avons parlé à leur place. Aujourd’hui, je pense qu’il faut inverser cette logique. Lors des Journées nationales d’action contre l’illettrisme, nous avons organisé un temps fort à Angoulême où des personnes en situation d’illettrisme sont venues témoigner devant des élus, des financeurs et des professionnels.
L’impact a été extrêmement fort. Certaines personnes ont parlé pendant plusieurs heures. Elles ont raconté leur quotidien, leurs stratégies d’évitement, leurs peurs, leurs humiliations. Ce jour-là, beaucoup de participants ont découvert une réalité qu’aucune statistique ne peut véritablement traduire.
Quels sont les principaux obstacles que vous rencontrez aujourd’hui ?
Le premier est probablement l’idée que l’illettrisme ne serait qu’un frein parmi d’autres. Dans les politiques publiques, il est souvent considéré comme un frein périphérique à l’emploi. Or, à mes yeux, c’est l’inverse : il constitue souvent la base de nombreux autres freins. Quand une personne ne maîtrise pas suffisamment la lecture, l’écriture ou le raisonnement, cela affecte l’ensemble de sa vie quotidienne, l’accès à l’emploi, aux soins, aux démarches administratives, à la mobilité ou encore au logement.
Le second obstacle réside dans la difficulté à faire entrer les personnes en formation. Entre le moment où une situation est repérée et celui où la personne accepte un accompagnement, il existe parfois un fossé immense.
Observez-vous des évolutions dans le profil des personnes concernées ?
Oui, et c’est probablement ce qui m’inquiète le plus. Lorsque j’ai commencé à travailler sur ces questions, les personnes concernées étaient majoritairement des adultes de plus de 45 ans, souvent déjà insérés professionnellement. Aujourd’hui, nous observons un rajeunissement très net des publics. Nous rencontrons de plus en plus de jeunes adultes confrontés à ces difficultés.
Dans certaines actions menées auprès de lycéens, d’apprentis ou de jeunes en insertion, nous découvrons des fragilités importantes qui auraient été beaucoup plus rares il y a quinze ou vingt ans. Qu’est-ce que deviendront ces jeunes dans dix ou vingt ans si rien n’est fait ?
Trois ans après le lancement de la mission, quel bilan tirez-vous ?
Je crois que la première réussite est d’avoir fait émerger le sujet. Aujourd’hui, l’illettrisme est davantage identifié. Les acteurs se connaissent mieux. Les collectivités et les institutions commencent à s’emparer du sujet. La coordination est également devenue un espace de dialogue. Les structures la sollicitent lorsqu’elles rencontrent des difficultés ou lorsqu’elles souhaitent construire des projets communs. Mais il reste énormément de travail. Nous sommes encore dans une phase où il faut convaincre, sensibiliser, expliquer et construire.
Si vous aviez une baguette magique, que mettriez-vous en place ?
Je créerais un accompagnement beaucoup plus précoce et beaucoup plus souple. Il faudrait disposer de professionnels spécifiquement formés à l’accompagnement des personnes en situation d’illettrisme, capables d’intervenir dès les premiers signaux d’alerte et de travailler en lien avec les employeurs, les centres de formation et les institutions.
Il faudrait surtout que l’absence de maîtrise des savoirs de base cessent d’être perçus comme une honte. L’illettrisme n’est pas seulement une question de lecture ou d’écriture. C’est une question d’autonomie, de citoyenneté et de dignité. Et tant qu’il ne sera pas considéré comme tel, nous continuerons à traiter les conséquences sans nous attaquer véritablement aux causes.
