
À Dissay et Jaunay-Marigny, dans la Vienne, l’entreprise à but d’emploi Oxalys accueille depuis mai 2025 des habitants durablement privés d’emploi. Sa création a demandé plusieurs années de mobilisation et de préparation collective. Loïc Arnaud, son directeur, revient sur cette construction, sur le fonctionnement de l’entreprise et sur les moyens nécessaires pour poursuivre son développement.
Créer une entreprise en partant des personnes privées d’emploi, de leurs compétences et de leurs envies, puis identifier avec elles des activités utiles au territoire, c’est la démarche qui a donné naissance à Oxalys. Pour son directeur, Loïc Arnaud, les ateliers, les services et la boutique aujourd’hui en fonctionnement sont l’aboutissement d’un travail engagé bien avant les premières embauches. Un travail qui a demandé de fédérer les acteurs locaux, de mobiliser les habitants et de maintenir leur engagement malgré les reports de l’ouverture.
L’entreprise s’inscrit dans l’expérimentation nationale Territoires zéro chômeur de longue durée (TZCLD). À Dissay et Jaunay-Marigny, les deux communes portent ensemble le projet depuis 2021, avec Grand Poitiers et les associations CAPÉE et APPUI. Loïc Arnaud rejoint la préparation en octobre 2022, comme salarié du CAPÉE. Sa future collègue à la direction travaille déjà depuis 2021 à la mobilisation des habitants au sein d’APPUI. Ensemble, ils ont animé des « laboratoires d’activités » avec les personnes privées d’emploi. Ces rencontres permettent de réfléchir aux services manquants, aux travaux qui pourraient être réalisés et aux compétences que chacun souhaite apporter.
« On est parti de zéro. Même le nom de l’entreprise a été choisi et travaillé dans les laboratoires d’activités. Oxalys n’est pas née du hasard. C’est vraiment un travail de longue haleine, un travail d’étude de marché, de gestion de projets, de gestion financière. Et c’est aussi un gros travail de mise en place, de recherche de locaux. On a fait une étude de faisabilité sur les activités qu’on avait choisies et qui avaient été validées par le comité local pour l’emploi. » Plus de 80 idées d’activités ont été recensées. L’étude de leur faisabilité et de l’offre existante permet d’en retenir une vingtaine. Des besoins apparaissent notamment en blanchisserie, en repasserie et dans les activités de réparation et de réemploi. L’équipe rencontre les entreprises, les associations et les habitants pour préciser les projets.
Le comité local pour l’emploi (CLE), présidé par les deux maires, constitue une instance centrale de cette construction. Il rassemble des élus, des acteurs économiques, des habitants et des personnes privées d’emploi. Les activités envisagées y sont discutées avant leur validation. Cette diversité permet de confronter les besoins, les attentes et les éventuelles inquiétudes. La perspective de développer un atelier bois ou des prestations d’entretien des espaces verts a d’abord suscité des réserves chez certains professionnels. L’équipe a dû présenter son projet, expliquer que l’atelier bois était destiné à fabriquer du mobilier en palettes, des jeux ou des objets à partir de matériaux récupérés, sans se positionner sur les travaux d’huisserie des menuisiers locaux. Quant aux prestations d’entretien des espaces verts, elles sont réalisées sur prescription de CCAS, d’associations ou de travailleurs sociaux.
Après présentation et validation de son dossier au fonds d’expérimentation ETCLD Oxalys prévoyait initialement son ouverture octobre 2024, mais le contexte d’instabilité politique a repoussé cette date. Il aura fallu occuper cette période d’attente en poursuivant les laboratoires, continuer à chercher des solutions de formation ou d’emploi pour les personnes engagées dans le projet. En mai 2025, les vingt-cinq premiers salariés issus de la privation d’emploi ont pu signer leur contrat.
Des ateliers à la boutique
Oxalys dispose aujourd’hui d’ateliers à Jaunay-Marigny et d’une boutique à Dissay, installée dans une ancienne maison de pays, en bordure de la route reliant Poitiers à Châtellerault. La collectivité a mis le bâtiment à disposition sur une longue durée, en contrepartie de sa remise en état par l’entreprise. Une première boutique provisoire avait permis de commencer les ventes et de former les salariés.
Les objets collectés passent d’abord par les ateliers. Ils sont pesés afin de mesurer les déchets évités, puis orientés vers le bois, l’électroménager ou le textile. Selon leur état, ils sont nettoyés, réparés, transformés ou démontés pour récupérer des matériaux et des pièces. Des meubles deviennent une réserve de planches, des vêtements fournissent des boutons et des fermetures à l’atelier couture. La tapisserie d’ameublement, la blanchisserie, les retouches et les prestations de nettoyage complètent les activités.
Pour Loïc Arnaud, ce circuit doit valoriser autant les objets que le travail accompli. La boutique dispose d’une organisation professionnelle, avec des salariés chargés de la vente, de l’aménagement et de l’entretien extérieur. La qualité des produits proposés participe à la reconnaissance des compétences acquises. Les ventes et les prestations contribuent aux ressources de l’entreprise, aux côtés du financement des emplois organisé dans le cadre de l’expérimentation, auquel participent l’État et le Département de la Vienne.
Aujourd’hui, Oxalys compte quatre encadrant et une quarantaine de salariés. Les deux tiers d’entre eux sont des femmes, avec une moyenne d’âge de 50 ans. Environ 40 % sont bénéficiaires de l’obligation d’emploi des travailleurs handicapés. Les problèmes de santé, les maladies chroniques, les limitations physiques et les fragilités après un épuisement professionnel occupent une place importante dans les parcours. Près de 35 % ont déjà connu un dispositif d’insertion.
Leur repérage a nécessité coordination avec France Travail, Cap emploi et les CCAS, mais également des rencontres autour d’un café, de la distribution de documents et du porte-à-porte. Certaines personnes n’apparaissent plus dans les fichiers des opérateurs et ne fréquentent plus les structures d’accompagnement. La présence sur le terrain, soutenue par la communication des deux communes, permet de renouer le contact. « Ce sont les personnes qui viennent comme elles sont, avec leur bagage à elles, ou pas. Par principe, on ne voit même pas les CV. Notre but, c’est que les gens viennent, s’approprient les activités et apportent leurs compétences et leurs appétences. Il y a tout un travail en amont de préparation à l’embauche. Notre partenaire APPUI a une chargée de mission Territoires zéro chômeur qui continue cette mobilisation, rencontre les acteurs de l’emploi et fait le travail de préparation en amont d’une éventuelle embauche. »
Trouver la bonne solution pour chacun
Cette préparation permet de comprendre la situation de chaque volontaire et les obstacles rencontrés. Les partenaires examinent les réponses possibles, une entrée dans l’EBE, une formation, un chantier d’insertion ou un emploi ailleurs. Les situations sont étudiées dans les instances locales avant l’entrée dans l’entreprise. Une fois embauchée, la personne découvre les ateliers pendant une première semaine et teste les activités. Lorsque c’est possible, une mise en situation est organisée auparavant. Certains salariés choisissent ensuite de se consacrer à une activité, d’autres en combinent plusieurs. La durée du travail tient compte de leurs souhaits et de leurs capacités, dans le respect du cadre légal.
Le CDI apporte une stabilité à des personnes dont les parcours ont souvent été marqués par les ruptures. Mais cette sécurité s’accompagne de règles professionnelles en matière d’horaires, de sécurité, de qualité du travail et responsabilités. Loïc Arnaud souhaite encourager les initiatives et l’autonomie, tout en reconnaissant que les besoins d’encadrement diffèrent d’un salarié à l’autre. « Notre politique, c’est d’abord que les salariés soient force de proposition, qu’ils puissent proposer des choses, qu’ils soient autonomes, mais en respectant le cadre et la sécurité. Je suis là pour les aider à reprendre pied à l’emploi. Demain, peut-être, s’ils s’en sentent les capacités, s’ils ont pu être formés et lever des freins, ils pourront partir ailleurs, vers un autre emploi. Chez nous, toutes les personnes sont en CDI. Certaines resteront peut-être jusqu’à la retraite et, pour d’autres, surtout les plus jeunes, je leur souhaite de pouvoir trouver un nouveau métier et faire autre chose. »
Côté formation, environ 800 heures ont été consacrées aux aspects de sécurité pendant la première année, ainsi que des apprentissages en couture, en vente ou dans les métiers du compostage. Les parcours ne débouchent pas encore sur des diplômes ou des titres, mais l’entreprise souhaite accompagner ceux qui voudront poursuivre dans cette direction. Les résultats se mesurent aussi dans le quotidien. Des personnes qui restaient chez elles retrouvent une activité, des relations et un rythme de travail. Leur engagement et leur capacité à tenir le cadre, vont parfois au-delà de ce qui était attendu au départ.
Pour poursuivre cette expérience, l’encadrement constitue désormais un enjeu majeur. Les quatre professionnels doivent organiser les activités, gérer les relations de travail et accompagner des situations parfois complexes. Loïc Arnaud estime que deux ou trois postes supplémentaires seraient nécessaires. « L’humain, c’est très complexe à gérer. On s’est déjà battus pour être quatre, mais on sait qu’il faudrait idéalement au moins deux ou trois personnes de plus. L’encadrement, c’est la plus grosse complexité dans ce genre de projet. Si on arrive à faire un peu de chiffre pour faire rentrer des encadrants, ça stabilisera l’environnement. Sinon, le risque, c’est que ce soit épuisant pour les encadrants, parce qu’il faut gérer les conflits ou des attentes auxquelles on ne peut pas forcément répondre, ou auxquelles on n’est pas préparés. »
Selon son estimation, près de 90 personnes devraient pouvoir être embauchées pour répondre aux besoins identifiés et tendre vers l’« exhaustivité » sur le territoire. La perspective dépend des financements disponibles, du développement des activités et des moyens d’accompagnement.
