Premières Heures en Chantier, Valoris construit un nouveau chemin vers l’emploi

Paroles d’acteurs

Implanté depuis plusieurs décennies sur le territoire de Poitiers, intégré au réseau Croix-Rouge insertion depuis 2011, Valoris emploie treize permanents et accompagne une quarantaine de salariés en parcours autour d’activités de réemploi, comme la collecte, la réparation et la vente de mobilier, de textiles et d’objets issus notamment des déchèteries de Grand Poitiers. Son équipe est confrontée depuis plusieurs années à un constat, selon lequel certains publics cumulent tellement de difficultés que même un chantier d’insertion classique ne constitue pas pour eux une réponse adaptée. 

L’association Convergence et le Département de la Vienne voulaient déployer le dispositif Premières Heures en Chantier (PHC) sur le territoire poitevin. Après différentes démarches, c’est Valoris qui a été retenu, un établissement qui gère deux chantiers d’insertion. « Convergence et le Département sont venus ensemble nous voir pour nous faire part de leur volonté commune de trouver une structure capable de porter le dispositif », raconte Céline Besnard, directrice de Valoris.

« Nous accueillions parfois des personnes dont nous savions que les freins étaient tellement importants qu’il y avait peu de chances que cela fonctionne. La marche des vingt-quatre heures était trop haute et nous n’avions pas les moyens de les accompagner comme il l’aurait fallu. PHC représentait une occasion de combler ce manque, pour des personnes qui ont trop de freins pour intégrer directement un chantier d’insertion. Et surtout, le dispositif prévoyait un poste dédié à cet accompagnement. Quand on est venu nous voir, on a sauté sur l’occasion. » 

La caractéristique du dispositif PHC est de cibler des personnes vivant dans une très grande précarité, le plus souvent sans domicile, éloignées des démarches administratives, parfois confrontées à des addictions ou à des troubles de santé, pour lesquelles même un contrat d’insertion classique représente aujourd’hui un objectif inaccessible. « Ce sont des personnes que plus personne ne va chercher, que personne n’attend. La quasi-totalité des candidats sont sans domicile lors de l’orientation, souvent avec une alimentation très précaire, elles ne sont tout simplement pas en capacité de reprendre un travail classique, même s’il le souhaitait. » L’objectif n’est donc pas la production, mais la remobilisation. Les contrats débutent à quatre heures hebdomadaires, avec une progression individualisée sur un an, qui peut ensuite conduire jusqu’à vingt heures de travail par semaine. 

Recrutée fin avril, Jessie Sagot est l’éducatrice socio-professionnelle dédiée au programme. Jusqu’à l’été dernier, son travail n’a consisté ni à recruter, ni à organiser les premiers accueils, mais à construire tout l’écosystème nécessaire au dispositif. « Les premiers mois, il a fallu prendre conscience du projet, aller vers les partenaires de la veille sociale, faire des maraudes avec le SAMU social, rencontrer les éducateurs de rue, présenter le programme aux orienteurs. L’ACI continue de travailler avec les partenaires de l’emploi habituels, France Travail, missions locales, prescripteurs. Moi, je travaille avec les partenaires sociaux, et ce ne sont pas du tout les mêmes. »

Avant même d’accueillir son premier bénéficiaire, le chantier d’insertion poitevin a dû apprendre à travailler autrement. Les interlocuteurs deviennent les accueils de jour, les maraudes, le CCAS, les associations de terrain, les structures de veille sociale. Sans forcément parler emploi, il a fallu présenter le dispositif, instaurer une relation de confiance avec ces nouveaux partenaires et leur faire découvrir les locaux de Valoris. « Comment orienter quelqu’un vers un lieu que l’on ne connaît pas ? Il fallait qu’ils visualisent les sites, les trajets en bus, les horaires, toutes ces petites choses qui, mises bout à bout, lèvent énormément de freins. »

Cette phase préparatoire a également révélé une réalité souvent invisible. Pour ces publics, accéder à un contrat de travail suppose parfois de reconstruire tout un parcours administratif. Créer une adresse électronique, disposer d’une adresse postale, retrouver un numéro de sécurité sociale, obtenir les éléments nécessaires au Pass Inclusion… autant d’étapes qui deviennent des prérequis incontournables. « Je me retrouve avec des personnes qui ne sont pas inscrites à France Travail, qui n’ont pas de téléphone, pas d’adresse courriel. Toute la partie administrative devient déjà un très gros frein. Même les professionnels de la veille sociale découvrent de nouveaux outils. Eux non plus n’ont pas forcément l’habitude de ces démarches. Tout est à construire. »

Le travail d’accompagnement commence bien avant la signature d’un contrat. Il suppose d’abord de s’inscrire dans le réseau de confiance des personnes accompagnées. Les maraudeurs, les éducateurs de rue ou les professionnels des accueils de jour sont souvent les seuls interlocuteurs réguliers de personnes très isolées. Avant de proposer un emploi, il faut donc que ces relais connaissent la référente PHC, qu’ils aient eux-mêmes confiance dans le dispositif. « Le fil rouge, c’est que la personne a envie de travailler. Mais cet éloignement génère tellement d’isolement administratif et humain qu’il faut un dispositif comme celui-là, avec un temps dédié, pour générer cette confiance et accompagner les démarches sans écrouler la personne. »

L’intégration de PHC transforme également le fonctionnement quotidien et les habitudes du chantier d’insertion. Il s’agit souvent de questions d’ordre très pratique, comme l’accès à la douche, les vêtements de travail, les repas, les avances sur salaire, les horaires adaptés aux transports, la gestion des consommations, la coordination avec les équipes techniques… Autant de sujets qui apparaissaient déjà ponctuellement mais qui sont devenus centraux.

Grâce à son parcours d’éducatrice spécialisée, marqué par l’accompagnement de personnes présentant des troubles cognitifs ou psychiques, Jessie Sagot apporte des compétences complémentaires à celles des équipes déjà présentes. « Les encadrants techniques ne sont pas laissés seuls. Mon rôle est aussi de les accompagner, d’adapter les situations et de rassurer les équipes. » Pour répondre à ces enjeux, Valoris s’appuie également sur un réseau d’acteurs spécialisés, des professionnels de l’addictologie, des équipes hospitalières, des structures de veille sociale ou des associations d’aide aux personnes sans domicile.

L’une des particularités de Valoris réside dans le choix de ne pas créer un chantier séparé pour les bénéficiaires de PHC, alors que l’organisation nationale recommande souvent de prévoir une activité spécifique et un espace dédié. L’équipe poitevine a voulu éviter de mettre les personnes complètement à part dès le démarrage, afin de faciliter leur inclusion. 

Cependant, il est prévu que l’accompagnement reste entièrement individualisé. Horaires décalés pour préserver l’intimité, possibilité de prendre une douche avant l’arrivée des autres salariés, alternance entre temps individuels, activités collectives et missions plus isolées selon les besoins de chacun. « Je vais vraiment partir du un pour un, dans une adaptabilité permanente aux besoins de la personne, au jour le jour. »  Cette souplesse concerne également la gestion des difficultés éventuelles. L’objectif n’est pas de sanctionner immédiatement un retard ou une consommation, mais d’engager un travail éducatif permettant progressivement de construire des habitudes compatibles avec une activité professionnelle. Pas de sanction, le principe consiste à chercher les solutions adaptées pour continuer à avancer. 

Pour Jessie Sagot, le véritable objectif dépasse largement le retour à l’emploi, et les enjeux sont multiples. Par exemple, comment demander à quelqu’un de respecter des horaires lorsqu’il dort dehors ? Comment travailler une journée lorsque l’on ne mange pas à sa faim ? Comment signer un contrat lorsque l’on n’a ni adresse, ni téléphone, ni adresse électronique ? Autant de réalités qui rendent inopérants les parcours habituels.

C’est pourquoi l’accompagnement porte d’abord sur les besoins les plus fondamentaux, c’est-à-dire manger, se laver, accéder à des soins, trouver un hébergement, retrouver une sécurité physique. « Le travail est un support. Mon objectif principal n’est pas que la personne décroche un CDDI, mais qu’elle aille vers un mieux-vivre. Leur rétablissement ne peut être que global. On ne peut pas imaginer qu’une personne retrouve un emploi durable si elle n’a toujours pas accès à un logement. Il faut accompagner le rétablissement dans toutes ses dimensions. » 

L’arrivée des premiers salariés marque ainsi moins l’aboutissement du projet que le début d’une expérimentation qui continuera à se construire, au fil des parcours et des enseignements tirés du terrain. À l’issue de l’année de PHC, certains pourront rejoindre un chantier d’insertion classique, intégrer une entreprise à but d’emploi qui offre la possibilité de choisir soi-même le nombre d’heures que l’on veut effectuer, ou accéder à un emploi plus durable. D’autres auront peut-être besoin de poursuivre un parcours de soins ou d’inventer de nouvelles étapes avant de pouvoir envisager une activité plus soutenue. Aucun parcours n’est défini à l’avance.