Illettrisme : en parler pour proposer une solution

Paroles d’acteurs Savoirs de base #Illettrisme

Sixième et dernier article de notre série consacrée à l’illettrisme, consacré aux actions de France Travail et son engagement dans la lutte contre l’illettrisme.

Sensibiliser les conseillers, mieux repérer les difficultés et mobiliser les solutions disponibles sur les territoires sont les grandes lignes choisies par France Travail Nouvelle-Aquitaine afin de renforcer son engagement contre l’illettrisme. Stéphanie Goyheneix, chargée de ce dossier à la direction régionale, revient sur les actions menées dans les agences, les initiatives qui émergent et les défis qui restent à relever.

En quoi consiste aujourd’hui l’engagement de France Travail contre l’illettrisme ?

La transformation de Pôle emploi en France Travail, ce n’est pas seulement un changement de nom. C’est aussi une autre façon d’accompagner les personnes, notamment des publics que nous ne suivions pas forcément jusqu’à présent et dont nous n’avions peut-être pas suffisamment pris en compte certaines difficultés.

Notre direction générale a créé un service consacré à la levée des freins périphériques à l’emploi : l’illettrisme, l’illectronisme, la mobilité, la garde d’enfants… Elle a aussi signé une feuille de route avec l’ANLCI. Nous travaillions déjà ensemble, mais cette démarche a donné une nouvelle impulsion à notre partenariat.

En Nouvelle-Aquitaine, nous avons repris les trois grands axes nationaux en les adaptant à nos orientations régionales. Nous sommes deux à porter ce dossier. Corinne Legendre, plutôt sur le partenariat, et moi-même, davantage sur l’accompagnement opérationnel des agences.

Quels sont ces trois axes ?

Le premier, c’est la sensibilisation des agents et des demandeurs d’emploi. L’illettrisme reste un sujet tabou difficile à aborder. Il faut donc apprendre aux conseillers à repérer les situations, mais aussi à en parler sans braquer les personnes. Le deuxième axe, c’est le repérage précoce et fiable des difficultés, notamment grâce à l’outil EVA. Et le troisième, c’est d’apporter des solutions. Une fois qu’on a repéré une difficulté, qu’est-ce qu’on propose ? Vers qui oriente-t-on la personne ? Il faut que les conseillers connaissent les ressources disponibles et puissent mobiliser les partenaires du territoire.

Comment accompagnez-vous les conseillers sur ce sujet ?

Nous les encourageons à suivre les formations de l’Académie France Travail, dont certains modules sont aussi ouverts à nos partenaires. Nous avons également diffusé des contenus audios et nous construisons une boîte à outils avec Corinne Legendre et Cécile Canon, de l’ANLCI. Pendant les JNAI, nous avons particulièrement ciblé les psychologues du travail. Ils peuvent aider les conseillers à trouver la bonne posture, mais aussi à débriefer les tests EVA. Parce que faire passer un test, c’est bien, mais après, il faut savoir en expliciter les résultats à la personne. Et ce n’est pas toujours facile.

Début octobre, nous prévoyons aussi une sensibilisation des collègues chargés du contrôle de la recherche d’emploi. Certaines personnes sont signalées parce qu’elles ne font pas suffisamment de démarches. Mais peut-être que, derrière, il y a des difficultés de lecture, d’écriture ou de maîtrise du numérique. Il faut que nos collègues aient cette possibilité en tête, cette capacité de repérage des signaux faibles, pour que le conseiller référent puisse ensuite prendre le relais et proposer des solutions de développement de ces compétences de base.

Et dans les agences, quelle forme prend cette mobilisation ?

Notre priorité en 2026, c’est de créer une communauté de conseillers et de responsables d’équipe qui ont envie de porter le sujet. Nous avons mis en place un espace Teams pour partager des informations, des ressources et surtout des bonnes pratiques.

L’idée, c’est de se dire : « J’ai testé quelque chose sur mon territoire, ça fonctionne, pourquoi ne pas le reproduire ailleurs ? » Ça ne sert à rien de réinventer ce qui existe déjà. On peut reprendre une initiative et l’adapter à ses propres besoins. Je ne dirais pas que toutes les agences sont embarquées, ni qu’elles avaient toutes exprimé le besoin d’être accompagnées. Mais de nouveaux collègues demandent régulièrement à rejoindre la communauté. On sent qu’il y a un véritable engagement qui se met en place.

Les JNAI ont-elles permis d’accélérer cette mobilisation ?

Cette année, nous avons demandé à chaque agence de Nouvelle-Aquitaine de mener au moins une action. C’est notre quatrième année de participation, mais nous avons voulu aller plus loin. Nous sommes passés de vingt-cinq actions l’année dernière, à plus d’une centaine cette année. Nous n’avons pas imposé de format. Certaines agences ont choisi de sensibiliser leurs conseillers, d’autres d’organiser des ateliers avec les demandeurs d’emploi ou de réunir les partenaires pour mieux identifier les solutions du territoire. L’important, c’était de parler du sujet et de laisser les équipes s’en emparer.

Pouvez-vous nous donner un exemple d’initiative ?

A Bordeaux Mériadeck, une conseillère, Sylvie Pawliw, a eu une idée toute simple. Elle a imaginé un système d’invitation orale pour inciter des personnes qui ne savent pas forcément lire à venir participer à un atelier. On envoie un mail, la personne clique et elle peut écouter un message qui lui présente l’événement. Cette initiative a été primée dans le cadre d’un challenge interne. Sylvie est aussi à l’origine de l’atelier « Lire, Écrire, Cliquer, Compter pour demain », qui se déploie progressivement.

C’est un format ludique, participatif. On sait que c’est plus facile de parler de ces difficultés à travers le jeu. Ensuite, selon les situations, on peut proposer un test EVA ou un échange avec un psychologue du travail. On revient alors à un accompagnement individualisé. D’autres agences utilisent le jeu de l’ANLCI « En parler, c’est avancer ». Ce sont des façons différentes d’ouvrir le dialogue.

Au-delà de l’invitation, comment justement inciter les personnes concernées à venir à ces ateliers ?

C’est une vraie question pour les conseillers. Il faut d’abord réussir à identifier les personnes, à les inviter et à les faire venir. Quand on réserve une salle, qu’on mobilise un partenaire, on a toujours cette inquiétude que personne ne se présente. Nous privilégions donc l’invitation plutôt que la convocation. On propose aux personnes de prendre une demi-journée pour rencontrer des professionnels, échanger et découvrir des solutions. On peut partir d’une difficulté très concrète, par exemple : « Vous avez du mal à rédiger votre CV ? Venez, on peut vous accompagner. »

Nous travaillons plutôt en petits groupes. Dans un événement trop important, certaines personnes risquent de se fondre dans la masse et de n’en retirer finalement pas grand-chose. Et parfois, nous organisons les rencontres à l’extérieur, parce que pousser la porte de France Travail peut aussi être difficile.

Vous cherchez également à mobiliser les entreprises. Pourquoi ?

Parce que France Travail marche sur deux pieds. Nous accompagnons les demandeurs d’emploi, mais aussi les entreprises. Et l’illettrisme concerne également le recrutement et le maintien dans l’emploi. Les métiers évoluent. Il y a de plus en plus de numérique, de lecture, de reporting, de consignes de sécurité à comprendre… Même en agriculture ou en mécanique automobile, ces questions se posent.

Nous allons organiser un événement à la Halle de l’emploi de Bordeaux pour sensibiliser les employeurs et leur faire découvrir EVA Pro. L’idée, c’est qu’ils s’interrogent sur les compétences de base nécessaires dans leur entreprise, mais aussi sur les possibilités de former les salariés concernés. Cette action ne figurait pas dans notre feuille de route. Elle est née de rencontres et d’occasions diverses. Mais nous pensons qu’elle pourrait être reproduite sur d’autres territoires. Nous commençons juste à investir ce volet entreprise et nous avons encore beaucoup de chemin à faire.

Vous avez évoqué le repérage des difficultés. Où en êtes-vous aujourd’hui ?

Pour l’instant, nous n’avons pas vraiment d’indicateurs sur l’illettrisme. À l’inscription, nous demandons aux personnes si elles rencontrent des difficultés avec le numérique. Mais nous ne posons pas la question de la lecture ou de l’écriture. Nous ne pouvons donc pas interroger notre système d’information pour savoir combien de demandeurs d’emploi sont concernés.

Nous aimerions que cette dimension soit intégrée au diagnostic. Mais cela suppose des évolutions informatiques, avec des arbitrages nationaux et d’autres priorités qui peuvent passer devant. En parallèle, nous voulons développer l’utilisation d’EVA. Deux expérimentations de passation des tests dans des tiers-lieux sont envisagées, mais nous n’en sommes encore qu’aux prémices.

Et une fois les difficultés repérées, quelles solutions proposez-vous ?

C’est tout l’enjeu de notre troisième axe. Il faut pouvoir proposer un test EVA, mobiliser les psychologues du travail, orienter vers l’offre de formation de la Région, notamment l’habilitation de service public consacrée aux compétences de base… Nous travaillons aussi beaucoup sur DORA, l’outil de référencement des offres de services du réseau pour l’emploi qui recense les solutions disponibles sur les territoires. Il faut que les structures qui proposent ces solutions les renseignent et les mettent à jour.

L’objectif, c’est qu’une personne repérée par Cap emploi, accompagnée par une mission locale ou suivie par France Travail puisse accéder à la même solution, au plus près de chez elle et de ses besoins. Nous n’allons pas nécessairement financer nous-mêmes une formation. Notre rôle, c’est de repérer, d’orienter, de faire le lien. Nous contribuons à ce que la personne trouve une solution.

À plus long terme, quelle serait pour vous la situation idéale ?

Ce serait que la maîtrise des compétences de base devienne une question naturelle dans l’entretien de diagnostic. Je dis souvent aux conseillers, « pourquoi demande-t-on à une personne si elle a une voiture et combien de kilomètres elle est prête à faire, mais pas si elle sait lire et écrire ? » C’est bien d’avoir une voiture, mais si on ne sait pas rechercher une offre, candidater ou se présenter à un employeur, cela ne suffit pas !

Attention, cela ne veut pas dire que l’illettrisme est prioritaire sur les autres freins. Pour nous, il n’y a pas de hiérarchie. Une personne peut cumuler plusieurs difficultés, de mobilité, garde d’enfants, illettrisme… Et ce qui me semble le plus important à moi ne l’est pas forcément pour elle. Il faut établir un diagnostic complet, puis voir avec la personne ce qu’elle souhaite faire évoluer en premier. C’est elle qui doit être à l’initiative. Notre rôle, c’est de l’accompagner, d’avancer petit à petit, de faire des petits pas vers l’emploi.

Mais surtout, lorsqu’on repère une difficulté, il faut savoir quoi proposer. Ne pas rester sans réponse, ne pas savoir comment rebondir. C’est tout l’enjeu de notre travail avec les partenaires, que chaque professionnel puisse mobiliser les solutions du territoire, quelle que soit la structure qui accompagne la personne.