Quatrième article de la série consacrée à l’illettrisme en Nouvelle-Aquitaine. Cette fois-ci en Deux-Sèvres.

La Maison de l’Emploi et des Entreprises de Parthenay et Gâtine a engagé une démarche pour informer les employeurs sur l’illettrisme et les accompagner dans le repérage des salariés concernés. Une action qui vise à faire évoluer les regards et à favoriser l’accès à la formation aux compétences de base.
L’illettrisme en entreprise reste un sujet difficile à appréhender. Les personnes concernées sont pour au moins la moitié d’entre elles déjà en emploi et occupent leur poste depuis plusieurs années. C’est à l’occasion de l’évolution des métiers, des outils ou des organisations que peuvent faire apparaître des difficultés jusque-là peu visibles ou pour le moins discrètes.
Dans cette perspective, la Maison de l’Emploi et des Entreprises de Parthenay et Gâtine (MDEE) a lancé une action spécifique de sensibilisation auprès des entreprises de son territoire. Une démarche animée sur le terrain depuis fin 2025, par Juliette Billebault, chargée de mission entreprise RH/TPE, dans le cadre d’un projet soutenu par le Fonds social européen + (FSE+) et complété par les communautés de communes du territoire.
Cette action s’inscrit dans les missions habituelles de la structure. « Nous sommes au service des entreprises. La base de nos actions sur le territoire, c’est vraiment l’accompagnement RH », précise Juliette Billebault. « Puisque La Maison de l’Emploi intervient déjà auprès des employeurs sur des sujets liés au recrutement, à l’alternance, aux obligations employeurs ou encore à l’évolution professionnelle des salariés. »
Le projet comporte deux volets, à savoir le maintien dans l’emploi des seniors et la lutte contre l’illettrisme en entreprise. L’objectif est notamment de permettre aux salariés concernés d’accéder à une formation visant à renforcer leurs compétences de base. Allongement de la durée des carrières, réforme des entretiens de parcours professionnel, problèmes de recrutement surtout sur les territoires, maintien le plus longtemps possible des salariés en poste, que ce soit sur la fin de carrière ou tout au long de l’évolution professionnelle en axant sur la formation, sont les thématiques principales.
À l’origine, le projet devait associer l’association CLEE qui disposait d’une expertise spécifique sur la question de l’illettrisme. La structure ayant cessé son activité en 2025, la MDEE a dû revoir son organisation. Elle s’est rapprochée de Cécile Canon, la coordonnatrice régionale Nouvelle-Aquitaine, ainsi que d’Olivia Costantino, de la coordination associative CORAPLIS à Niort. Cette complémentarité permet à la Maison de l’Emploi de conserver une entrée par l’entreprise tout en s’appuyant sur des compétences spécifiques autour de la sensibilisation à l’illettrisme et de la formation.
Changer le regard des employeurs
La première étape a consisté à sensibiliser les chefs d’entreprise, responsables RH et responsables d’équipe. Plusieurs ateliers et webinaires ont été organisés pour présenter la réalité de l’illettrisme, ses conséquences dans le monde professionnel et les moyens de mieux repérer les situations. Ces premiers échanges ont montré que le sujet n’était pas totalement inconnu des entreprises rencontrées. Certaines avaient déjà identifié des difficultés chez quelques-uns de leurs salariés, tandis que d’autres ont pu faire le lien entre des situations vécues au quotidien et la question des compétences de base. « Cette prise de conscience est essentielle car certaines difficultés peuvent être interprétées autrement. On attribue parfois cela à des problèmes de comportement ou de savoir-être alors qu’il s’agit parfois d’une difficulté sur laquelle on peut agir. »
L’un des enjeux de l’action est de rappeler que l’illettrisme ne concerne pas uniquement des personnes éloignées de l’emploi. Plus de trois millions de personnes rencontrent des difficultés avec les compétences de base en France, 55 % d’entre elles sont en emploi. Cela signifie que le sujet peut concerner directement chaque entreprise et ses équipes. « Dans une entreprise de 40 personnes, on est à peu près sûr qu’il peut y avoir entre deux et quatre personnes concernées, selon les secteurs d’activité. »
Sur le territoire de Parthenay et Gâtine, la question se pose également au regard des caractéristiques de la population active. Les données disponibles montrent notamment une présence importante de personnes peu ou pas diplômées, un élément qui peut constituer un facteur de risque face aux évolutions professionnelles. Les échanges avec les entreprises ont permis de faire émerger différentes situations, par des difficultés révélées lors de formations obligatoires, des consignes qui nécessitent d’être régulièrement reformulées, ou encore des tâches qui demandent des adaptations particulières.
Tout l’enjeu consiste à éviter de porter un jugement sur les salariés concernés, mais d’aider les employeurs à distinguer ce qui relève éventuellement d’une difficulté de compétences de base et ce qui peut être accompagné. À noter que la distinction avec le français langue étrangère (FLE) constitue également un point de vigilance. Les difficultés peuvent parfois sembler proches dans l’entreprise, mais les réponses à apporter ne sont pas les mêmes.
Nouvelles évolutions, nouveaux freins
La question de l’illettrisme rejoint également celle de la transformation des métiers. Les évolutions technologiques rendent progressivement nécessaires des compétences qui n’étaient pas toujours indispensables auparavant. Dans de nombreux secteurs, les salariés doivent aujourd’hui utiliser des outils numériques, renseigner des informations, suivre des procédures ou analyser des situations.
« Les opérateurs qui faisaient uniquement des tâches répétitives, ça existe de moins en moins. C’est le cas notamment dans l’agroalimentaire, où l’automatisation des lignes de production modifie les besoins en compétences, mais aussi dans les services à la personne ou l’entretien, qui utilisent de plus en plus les outils numériques. On se rend compte que des personnes ont une compétence et une expérience sur leur poste, mais qu’elles peuvent se retrouver en difficulté face à l’évolution du métier. »
Si la sensibilisation des entreprises constitue une première étape, l’accompagnement des salariés concernés représente un enjeu plus complexe. Le repérage doit se faire avec précaution pour éviter toute stigmatisation. Il faut ensuite pouvoir proposer une démarche adaptée, qui passe notamment par une évaluation des compétences et une orientation vers une formation. « Il faut bien communiquer avec le salarié, le repérer sans le stigmatiser, l’amener à passer un test pour savoir où il en est. »
Cette étape est d’autant plus délicate que le rapport à la formation peut être très différent selon les parcours. Certaines personnes en situation d’illettrisme ont connu des expériences scolaires difficiles et peuvent avoir besoin de retrouver confiance avant d’engager une démarche d’apprentissage. C’est l’occasion d’expliquer que la formation professionnelle n’est pas l’école, et de montrer ce qu’elle peut apporter dans la vie professionnelle mais également dans la vie quotidienne.
Après cette première phase de sensibilisation, Juliette Billebault souhaite désormais faire évoluer la méthode pour aller plus loin dans l’accompagnement. « Toutes les entreprises ne sont pas, aujourd’hui, prêtes à s’engager immédiatement sur cette question. Certaines me disent que ce n’est pas le moment pour elles, que ce n’est pas leur priorité de l’année. »
La Maison de l’Emploi envisage donc une approche plus ciblée, en travaillant avec quelques entreprises volontaires et certains secteurs d’activité identifiés comme prioritaires, notamment l’agroalimentaire ou les services à la personne. L’idée est de leur proposer un accompagnement plus approfondi, en lien avec les acteurs de la formation et notamment les OPCO.
« Je pense qu’il faut aller les rencontrer, leur parler de l’action de A à Z et voir si elles sont prêtes à partir avec nous. Pour ça, il est nécessaire de créer une relation de proximité et partir de leurs besoins. Je mène une démarche d’aller-vers.»
La démarche est encore en construction. La Maison de l’Emploi poursuit ses expérimentations pour trouver la bonne manière d’accompagner les entreprises et les salariés. À terme, son ambition est de faire émerger une meilleure connaissance du sujet sur le territoire et de permettre aux entreprises de savoir vers qui se tourner lorsqu’elles rencontrent une difficulté. « Les employeurs doivent être en mesure d’identifier plus facilement les situations liées aux compétences de base, accompagner les salariés concernés et favoriser leur évolution professionnelle. L’idéal, c’est que tout le monde soit conscient du sujet dans l’entreprise. »
