FabLab et organisme de formation, une rencontre singulière

Paroles d’acteurs #Jeunes #Organismes de formation

À Bordeaux, Cap Sciences, le Centre de Culture Scientifique, Technique & Industrielle (CCSTI) possède, entre autres activités, un FabLab ouvert depuis plusieurs années à des publics éloignés de l’emploi. Ateliers de fabrication numérique de quelques heures à quelques semaines, manipulation de machines, essais sur des matériaux, autant d’activités qui concourent à la remobilisation des jeunes et à des besoins de réinsertion professionnelle. Les participants se succèdent, s’installent parfois dans la durée, sans que cela prenne toujours la forme d’un parcours structuré.

En 2024, l’appel à projets régional « Tiers lieux et formation » a été l’occasion de mener une réflexion sur ses activités. Pour Alexandre Licata, responsable du Fablab, c’était l’occasion d’aller un peu plus loin dans sa capacité à faire monter les jeunes en compétences. « Nous proposons différents formats, des périodes pendant lesquelles les jeunes ont le temps de découvrir, d’essayer, d’expérimenter, de rater, de recommencer. Donc d’apprendre des choses. L’appel à projets nous ouvrait la possibilité de monter en compétences sur des sujets de formation, notamment pour les métiers techniques et les métiers de l’industrie. Et surtout, d’accentuer notre engagement thématique dans le domaine de l’écoconception. »

Dans cette perspective, Cap Sciences s’est mis en quête d’un partenaire avec lequel répondre à l’appel à projets. Plusieurs pistes sont envisagées avant qu’une occasion se présente, une mise en relation avec Léo Lagrange Formation, organisme de formation du réseau Léo Lagrange. Les deux structures découvrent alors qu’au-delà de leurs différences apparentes, elles partagent un intérêt commun pour la pédagogie active et l’accompagnement vers l’emploi. « Le montage du projet s’est fait assez naturellement. Nous cherchions un partenaire et la rencontre s’est produite exactement au moment où nous commencions à nous poser la question du avec qui. »

L’objectif n’était pas d’ajouter un dispositif, mais d’explorer la possibilité d’un travail commun entre deux manières d’aborder l’apprentissage. D’un côté, un FabLab habitué à l’expérimentation, au « faire », à des ateliers où l’on apprend en testant directement. De l’autre, un organisme de formation structuré par des logiques de parcours, de compétences, de progression et de validation. « Nous proposions déjà des formats apprenants depuis longtemps, parfois sur plusieurs semaines. Ce projet a surtout permis de poser la question de la structuration de ce que nous faisions déjà. »

Le projet « Faire Récif » a été déposé sous forme de consortium, avec Cap Sciences comme structure porteuse, mais les deux partenaires ont très tôt choisi de fonctionner dans une logique de copilotage. Principal intérêt de ce rapprochement, la confrontation de deux cultures professionnelles distinctes. D’un côté, Léo Lagrange Formation apporte sa maîtrise des référentiels, de l’ingénierie pédagogique, des parcours certifiants et du lien avec l’emploi. De l’autre, le FabLab de Cap Sciences amène une approche beaucoup plus expérimentale, basée sur le faire, l’essai-erreur et l’apprentissage par l’expérience.

Associer deux cultures de travail

Les premiers mois ont été consacrés à un travail de mise à plat. Pendant plusieurs mois, les équipes consacrent l’essentiel de leur temps à la coconception du projet, à comprendre les contraintes de chacun, les rythmes de travail, le vocabulaire utilisé, ainsi que des éléments plus techniques comme la définition des parcours, la conception des activités, la formalisation des compétences visées, l’organisation logistique et la répartition précise des responsabilités. « Léo Lagrange maîtrise le formalisme et l’expertise sur la structuration des parcours de formation. Nous, nous apportons une forme de spontanéité, une pédagogie par le faire, une approche plus ludique et plus frugale. »

Un accord de consortium est venu formaliser le cadre du partenariat, même si, sur le terrain, certains rôles évoluent progressivement en fonction des contraintes opérationnelles. « Nous avions défini qui faisait quoi dès le départ. Mais comme souvent dans ce type de projet, la réalité du terrain oblige à réajuster. Finalement, chacun a parfois pris des responsabilités qui n’étaient pas exactement celles prévues initialement. »

« Faire Récif » repose sur une architecture en trois modules complémentaires. Le premier niveau correspond aux SAS Découverte. Il s’agit d’ateliers organisés dans différents tiers-lieux du territoire, notamment autour de Bergerac et de Créon. Pendant plusieurs semaines, le FabLab itinérant de Cap Sciences propose des activités autour du recyclage, du réemploi, de l’économie circulaire et des technologies de fabrication.

Le second niveau correspond au SAS Pré-formation. Plus structuré, ce parcours de deux semaines constitue une véritable immersion dans des métiers liés à l’économie circulaire. Les participants y approfondissent les découvertes réalisées lors des ateliers précédents et commencent à construire un projet professionnel.

Enfin, un troisième module prend la forme de capsules pédagogiques intégrées dans certaines formations déjà dispensées par Léo Lagrange Formation, notamment des CAP spécialisés dans la valorisation des matériaux. Le FabLab intervient ici pour accompagner les apprenants dans la réalisation de leur « chef-d’œuvre », projet de fin de formation.

Si Cap Sciences s’appuie historiquement sur son expérience auprès des jeunes adultes en insertion, le projet s’adresse à un public beaucoup plus large. Seul véritable critère retenu, avoir au moins 18 ans et être en recherche d’emploi ou de formation. « Nous avons très vite décidé de ne pas être exclusifs. À partir du moment où une personne souhaite retrouver un emploi ou s’orienter vers une formation, elle peut participer. Nous avons accueilli aussi bien des jeunes de vingt ans que des adultes de cinquante ans en reconversion, voire des lycéens. »

Les phases de découverte restent largement ouvertes et accessibles sans sélection particulière, tandis que les phases de préformation suivent un processus plus classique d’inscription et de recrutement, piloté principalement par Léo Lagrange Formation. « Nous avons appris d’eux ce que voulait dire s’organiser dans un processus de formation de recrutement des participants. »

La transition écologique comme support pédagogique

Au-delà de la formation à des métiers directement liés au recyclage ou au traitement des déchets, les partenaires défendent une vision plus large. Pour Cap Sciences, la transition écologique ne concerne pas uniquement quelques professions spécialisées. Elle transforme progressivement l’ensemble des métiers. « Notre conviction, c’est que les enjeux écologiques concernent désormais tous les métiers. Même si les emplois spécifiquement “verts” restent encore difficiles à identifier pour tout le monde, demain chaque professionnel devra intégrer ces contraintes dans ses pratiques. »

Le projet vise donc autant l’acquisition de compétences techniques que le développement d’une culture professionnelle nouvelle autour de la compréhension des matériaux, écoconception, économie circulaire, responsabilité environnementale. Ce travail commun n’a pas profondément transformé les référentiels de formation de Léo Lagrange, mais il a permis aux deux structures d’apprendre mutuellement.

Ainsi, Cap Sciences, qui réfléchissait déjà à la possibilité de devenir organisme de formation, a pu mesurer toute la complexité administrative et pédagogique que cela implique. De son côté, Léo Lagrange Formation a découvert l’intérêt d’approches plus expérientielles et de formats pédagogiques moins conventionnels. « Le projet nous a confirmé que notre manière de faire fonctionne particulièrement bien avec les publics. Cela nous donne envie d’être plus rigoureux dans la formalisation des compétences, tout en conservant cette pédagogie du faire qui est au cœur de notre identité. »

L’expérimentation se poursuivra au-delà du financement régional. Grâce notamment à l’un des investissements majeurs qui a consisté à créer un nouveau FabLab itinérant équipé de machines mobiles. Ce matériel continuera d’être utilisé sur d’autres territoires. Cap Sciences prévoit notamment de mettre cet équipement à disposition pendant deux ans sur le territoire de La Force, en Dordogne, afin de permettre à d’autres tiers-lieux de prolonger l’expérience.

Pour Alexandre Licata, c’est peut-être là l’un des principaux résultats du projet, celui d’avoir démontré qu’un tiers-lieu et un organisme de formation peuvent apprendre à travailler ensemble, malgré des cultures initialement très différentes. « Aujourd’hui, nous savons travailler avec un organisme de formation. Cette expérience nous donne envie de recommencer, avec d’autres partenaires, sur d’autres projets. »